Tout savoir sur le film Tortues Ninja de 1990

L’histoire de la création du film Tortues Ninja est aussi passionnante que compliquée. Pour arriver au produit que nous connaissons aujourd’hui, il aura fallu beaucoup d’audace et de pugnacité de la part de quelques personnes. Gary Propper et Kim Dawson les premiers. Le nom Teenage Mutant Ninja Turtles faisait autant rire qu’il intriguait. Tiraillé entre l’ombre du Batman de Burton et du film très moqué Howard the duck, c’est finalement entre les mains du prometteur Steve Barron et de l’équipe du Jim Henson’s Creature Shop que cet OVNI vit le jour et est devenu un film culte. Avoir une bonne équipe est essentiel pour parvenir à ses desseins. Mais parfois insuffisant. Et comme nous le verrons tout au long de cette aventure, le film a bien failli ne jamais voir le jour. Plus d’une fois !

Pour comprendre les enjeux et l’histoire de la création de ce film, il faut avant tout se replacer dans son contexte. Tout commence au début de l’année 1988. Les Tortues Ninja ne comptaient alors qu’une quinzaine de comics, le dessin animé n’était connu que par les enfants qui avaient vu les cinq épisodes pilotes de la première saison durant les fêtes de Noël (en savoir plus) et les jouets ne parvenaient pas à trouver un distributeur pour arriver dans les rayons des magasins, en juin. Dans sa course contre le lièvre, la tortue venait donc à peine de franchir la ligne de départ…

Genèse du projet

Teenage Mutant Ninja Nanar

En 1988, les Tortues Ninja commençaient à peine à flirter avec un succès qui s’annonçait très prometteur. Mais ne laissait pour autant présager la turtlemania qui allait suivre. Le dessin animé venait d’arriver depuis quelques semaines à la télévision, et les figurines n’étaient même pas encore arrivées dans les rayons des magasins.

Mark Freedman, agent de la licence Teenage Mutant Ninja Turtles, avec Surge Licensing, n’avait pas dit son dernier mot pour faire fructifier la marque. Sa plus grande crainte était le jour où les Tortues Ninja viendraient à ne plus intéresser personne. Lorsqu’il s’était présenté à Kevin Eastman et Peter Laird, en août 1986 (en savoir plus), il ne leur avait pas caché qu’en général l’engouement autour d’un produit nouveau ne durait qu’entre trois et cinq ans, dans le meilleur des cas. Il devrait tout mettre en œuvre pour espérer prolonger le potentiel succès que rencontreraient ces quatre tortues mutantes. Mais une ombre planait au-dessus d’Hollywood, et les enfants allaient en être la cible principale. Le nom de la menace était Batman, celui de son réalisateur, Tim Burton… Freedman savait qu’un film était en préparation depuis 1985 et ne comptait pas se faire détrôner. En effet, la menace était bien présente. Il observait dans les rues des enfants qui arboraient de plus en plus de t-shirts avec le logo de la chauve-souris et les comics de Killing Joke et de Dark knight rencontraient un franc succès. Ses tortues ne devaient pas perdre leur élan de manière prématurée face au raz-de-marée qui s’annonçait.

Peter Laird, Kevin Eastman et Mark Freedman au salon international du jouet, le New York Toy Fair, en février 1988. Playmates Toys cherchait encore des magasins pour vendre les figurines qui sortiraient en juin.

Durant cette époque où tout était encore à prouver, Mark Freedman fut approché par l’agent Gary Propper et un de ses amis producteurs, Kim Dawson. Le premier s’occupait de l’image de l’humoriste destructeur de pastèques Gallagher. Tous deux avaient mis la main sur des comics Tortues Ninja et désiraient produire un film drôle autour de ces personnages. Un de leurs amis, Roger Corman, leur avait suggéré des humoristes comme Sam Kinison, Bobcat Goldthwait, Billy Crystal, qu’ils auraient pu déguiser grossièrement, non sans rajouter de la peinture verte sur leur visage1. Le duo de producteur voyait également l’humoriste canadien en vogue John Candy, que l’on peut retrouver dans Spaceballs, la parodie de Star Wars de 1987, endosser le rôle de l’une des tortues2. Du fait de la réputation encore naissante des Tortues Ninja, les acteurs auraient été affublés de costumes et de maquillages bas-de-gamme. Les producteurs avaient approché la firme New World, qui importait par exemple les films japonais de Godzilla aux États-Unis. Cette vision était sensiblement différente de celle de Mark Freedman, mais aussi d’Eastman et de Laird. Ce dernier conclut « L’idée est tombée à l’eau dès son apparition. Il était hors de question que nos personnages apparaissent dans un film d’exploitation idiot »3. De visite à Northampton, Dawson et Propper auraient même essayé d’acheter les droits pour faire le film4 et 5. Désireux de consolider la réputation des tortues, ne pas les tourner plus en dérision, et peut-être justement proposer quelque chose de nouveau, Freedman déclina leur offre. Ces deux agents étaient surtout spécialisés dans les shows télévisés, et ne possédaient pas les contacts nécessaires dans le milieu du cinéma. L’agent des Tortues Ninja explique « c’était ce que j’avais en tête pour le bien de la marque. Le film devait être différent, parce que les tortues étaient disponibles tous les jours à la télévision. Pourquoi quelqu’un dépenserait-il de l’argent pour aller au cinéma, si c’est pour retrouver exactement le même genre de choses ? »6.

Dawson et Propper, qui n’avaient pas dit leur dernier mot, se rapprochèrent du scénariste Bobby Herbeck, spécialisé dans des sitcoms comme Arnold et Willy, Bagdad café et Les Jefferson. Un premier scénario fut monté et tous trois essayèrent de le proposer à Hollywood durant trois mois, essuyant de cuisants refus3. Dawson raconte « Gary et moi avons fait le tour de tous les studios d’Hollywood. Ayant travaillé à Showtime, l’un de mes premiers appels était pour Peter Chernin, qui a longtemps dirigé la Fox. Mais Peter m’a répondu « vous avez perdu la tête les gars ? »7.

Signature avec la Golden Harvest

Herbeck travaillait à cette époque sur un scénario pour le producteur Thomas « Tom » Gray, de la Golden Harvest. Depuis des décennies, cette société de production, située à Hong Kong, avait révélé des stars comme Bruce Lee, ou plus récemment Jackie Chan. Elle possédait les meilleurs cascadeurs en la matière. Il s’agissait du studio par excellence en matière de films d’arts martiaux. Depuis quelques temps déjà, l’intention des producteurs était de se tourner vers le cinéma international. Réaliser des productions américaines était leur rêve. Le scénariste alla trouver Gray pour lui soumettre le projet. En entendant son nom, « Teenage Mutant Ninja Turtles », le producteur se moqua littéralement du scénariste, lui demandant s’il prenait de la drogue2. Sans la moindre idée de quoi il était question, Thomas Gray rejeta la proposition. Il n’était pas intéressé par ce titre qui avait pourtant jusqu’ici intrigué beaucoup de monde. Herbeck, qui croyait réellement au potentiel du projet, relança malgré tout le producteur durant trois ou quatre mois. Au pied du mur, il lui fit accepter un déjeuner avec Kim Dawson, qui venait spécialement d’Orlando7. S’il ne voulait pas produire le film, Herbeck désirait au moins que le producteur le dise à Dawson en personne.

L’édition qui fut apportée à Tom Gray lors du repas.

Au cours du repas avec Herbeck et Dawson, en juin 1988, Thomas Gray exprima de nouveau son incompréhension pour l’adaptation de cette licence au cinéma. En réalité, il ne croyait pas aux adaptations de ce genre, comme tout Hollywood d’ailleurs. La dernière en date était Howard the duck, qui avait fait un bide au boxoffice et pris des critiques médiocres de plein fouet8. Le scénariste se souvient que Kim Dawson voulait tout faire pour persuader le producteur, lui expliquant qu’ils pouvaient prendre dix millions de dollars, de grandes stars et les mettre dans des costumes pour rendre l’histoire crédible. Herbeck était mal à l’aise au cours de ce repas, essayant de calmer son ami, trop enthousiaste et peu réaliste. Il lui faisait du pied sous la table et lui chuchotait à l’oreille pour le ramener à la raison. Et il n’avait pas tort ! Le projet n’avait pas besoin de superstars pour fonctionner, le visage des acteurs étant caché derrière des costumes. En réalité, ils nécessitaient surtout de voix à rajouter en post-production9. Thomas Gray reconnait ne pas avoir réellement prêté attention à ce que lui disaient les deux hommes à ce moment. Ce qui se trouvait dans son assiette l’intéressait plus2.

Au moment de partir, Gray fit tomber l’exemplaire du comic qui lui avait été apporté3. Ouvert à ses pieds, Gray commença à le feuilleter. Il s’agissait de l’un des exemplaires de First Comics9. Il se rendit compte que cette histoire n’avait rien de stupide, loin de là, et ressemblait même beaucoup à ce que sa société de production faisait déjà en Chine. Le scénario n’était pas enfantin, le potentiel était bien là. Il leur suffirait de mettre quatre doublures douées en arts martiaux, filmer le tout à Hong Kong avec une poignée de millions comme budget et le tour était joué !2 La bénédiction de Thomas Gray obtenue, il partit pour Nothampton afin de signer un contrat avec Eastman et Laird. Il raconte que « les seuls droits que j’ai obtenus étaient pour faire un film en live, pas de faire du marchandising. J’ai dit à Peter et Kevin que nous n’allions pas dépenser 40 millions de dollars dedans, mais qu’on arriverait à faire un bon truc »10.

Arrivée de Steve Barron

À la même époque, la Golden Harvest se rapprocha de Limelight Entertainment pour coproduire des films. Celui des Tortues Ninja faisait partie de ce catalogue. Cependant, même si Limelight a été créditée dans le film, c’était la Golden Harvest qui l’a financé. En réalité, la signature avec la société avait surtout permis d’approcher l’irlandais Steve Barron au projet10.

Le contrat avec Limelight en poche, Thomas Gray n’avait plus qu’à choisir un réalisateur pour son projet d’adaptation. Il voulait éviter un énième réalisateur de MTV7., et désirait plutôt travailler avec des scénaristes britanniques11. Gray ne connaissait pas encore Barron lorsqu’il vit son nom dans la liste qui lui avait été proposée et fit des recherches à son sujet. Le profil du réalisateur l’intéressait particulièrement. « J’avais toute une liste de réalisateurs. J’ai demandé Steve Barron après avoir vu à la télévision ses clips pour Michael Jackson et ZZ Top. Il possède une imagination débordante »12. Le réalisateur était principalement connu pour des clips musicaux comme Billie Jean de Michael Jackson ou encore Take on me de a-ha. Barron avait également travaillé en 1985 sur le film Electric dreams, salué par la critique malgré un faible rendement.

Steve Barron sur le tournage du film Tortues Ninja (été 1989)

La Golden Harvest contacta Steve Barron en novembre 1988 pour lui proposer la réalisation de deux projets. Si l’un n’était encore qu’à l’état d’ébauche, et que le studio semblait vouloir le réaliser au plus vite, l’autre était beaucoup plus intéressant ; celui des Tortues Ninja. Habitant en Grande-Bretagne, Steve Barron n’avait jamais encore entendu parler de ces quatre mutants ninjas. Le succès planétaire rencontré par la licence n’arriverait qu’à la fin de l’année suivante en Europe. Un exemplaire du comic lui fut donc envoyé afin de savoir s’il se sentait capable de l’adapter au cinéma et avoir sa vision du projet. Le réalisateur, qui étudia la proposition avec Simon Fields, son partenaire de Limeligh, ne fut cependant pas séduit immédiatement. Beaucoup de détails leurs avaient échappés, comme ce qu’étaient réellement les tortues, leurs origines…13. Ce n’est réellement que lors de la deuxième lecture, après avoir saisi la subtilité de l’histoire et effectué des recherches sur la licence, qui prenait de l’ampleur, qu’il accepta de relever le défi14. Par ailleurs, Barron obtiendrait une très grande liberté de travail, ce qu’il recherchait en général dans les projets sur lesquels il travaillait.

Au cours de leur premier entretien, Barron proposa à Thomas Gray de prendre son partenaire et producteur à Limelight, Simon Fields, avec qui il avait l’habitude de travailler. Le producteur possédait déjà David Chan et Kim Dawson sur le projet, mais accepta de rencontrer l’homme. Si le feeling passait sans problème avec Barron, il en fut de même avec Fields, qu’il accepta d’engager également15. Ainsi, David Chan assurerait un rôle de superviseur, Thomas Gray et Simon Fields, de producteurs. Kim Dawson, bien qu’inclus dans la liste des producteurs du film, eut surtout le rôle de présenter le projet à Gray.

Vint par la suite une autre idée. Pourquoi n’essaieraient-ils pas de contacter Jim Henson, spécialisé dans les animatroniques, pour concevoir les costumes ? Steve Barron avait travaillé avec Henson en 1986 sur la série Monstres et merveilles. Composée de seulement neuf épisodes de 22 minutes, Barron avait réalisé certains de ces épisodes. Entre autres, Jim Henson était spécialisé dans la création de costumes très réalistes et d’animatroniques, étant à la tête du Jim Henson Creature Shop. Le genre de costume idéal pour des tortues mutantes géantes et l’expérience de Barron seraient les bienvenus pour relever ce défi qui paraissait loufoque pour bien des producteurs américains6. Gray grinça des dents entendant ce nom, car il savait qu’il était question d’une référence en la matière de costumes. Les quelques millions qu’il désirait investir dans le film allaient très vite devoir être augmentés. Après quelques pressions de la part de Simon Fields7, Golden Harvest accepta d’augmenter le coût de la production pour éviter que le film ne soit qu’un énième navet. Ambitieux et réaliste, Thomas Gray savait que s’ils voulaient faire un film à la hauteur, il ne faudrait pas hésiter à y mettre les moyens15.

La machine est lancée !

Premiers script et premiers contacts

Après que Thomas Gray ait accepté de signer et produire le film, en juin 1988, Mark Freedman put discuter plus sérieusement de ce qu’il désirait faire de ce long métrage. Le scénario utilisé jusqu’ici par Herbeck était très mauvais. Bien qu’il cherchait à garder l’esprit sombre du comic. L’arrivée de Steve Barron aux commandes du film permit aux trois hommes de voir les choses en grand et commencer à esquisser un film au-delà de leurs premières expectatives. Ils voyaient à présent l’utilisation d’animatroniques non plus comme une option, mais quelque chose d’indispensable pour espérer avoir un film qui tienne la route. De vrais costumes, et non plus des acteurs affublés de maquillages et vêtements ridicules. Afin d’obtenir un financement, Thomas Gray entra en contact avec le président de la Golden Harvest, Raymond Chow. Il pensait alors que le film pourrait leur coûter entre deux et trois millions de dollars à produire, s’ils utilisaient les plateaux de Hong Kong et la main d’œuvre à bas-prix2.

Extrait de l’un des scénarios d’Herbeck (fin 1988). Baxter Stockman était présent dans cette version du film. Le nom de « Pennington » apparaît déjà. Documentaire « Turtle power » (2014).

En octobre 1988, Bobby Herbeck partit pour Northampton afin de travailler avec Kevin Eastman et Peter Laird pour voir ce qui pouvait être amélioré sur son scénario. Sans leur bénédiction et leur signature, la production du film ne pouvait être lancée. Si Herbeck pensait y rester un mois, il dut en réalité y rester jusqu’en janvier 1989. Il raconte qu’il n’avait « jamais vu deux personnes être autant en désaccord. C’était au point où lorsque je les rencontrais, je pouvais les comprendre par leur langage corporel et leurs yeux. Si Peter regardait vers le sol, j’allais droit au but et je demandais « qu’est-ce que tu n’as pas aimé Peter ? ». Peter, depuis le début, ne me voyait pas vraiment comme un écrivain. J’étais un « gars d’Hollywood » empiétant sur ses talents artistiques et ses personnages. Les gars ont finalement approuvé et je suis partit pour l’Angleterre pour écrire le script, où le réalisateur Steve Barron vivait, tout comme Jim Henson et le Creature Shop »7. Plus frustrant encore était de retourner dans sa chambre d’hôtel le soir, après une journée de discussions, et revenir le lendemain matin et se rendre compte que les deux créateurs n’aimaient plus ce qui avait été fait la veille. Le scénariste relativise et comprend leur position ; ce sont leurs enfants après tout !16. Laird explique que « Bobby Herbeck est sans doute un bon scénariste de sitcoms, mais il ne savait vraiment pas comment utiliser les tortues. Il leur faisait commettre des choses totalement ridicules »17. Comme le craignaient les deux créateurs, Herbeck avait une vision trop hollywoodienne du film et ne saisissait pas le fond de l’histoire, comme le montre l’extrait de scénario ci-contre. Pour écrire son scénario et surtout mieux comprendre la personnalité des tortues, Bobby Herbeck écoutait le dessin animé des Tortues Ninja, qui passait le matin à la télévision. À cette époque, seules les deux premières saisons étaient sorties. Le scénariste ne regardait pas les images, il désirait, avec les voix, distinguer les personnalités et s’en imprégner pour travailler dessus. Il regrettait de constater qu’en dehors de Michaelangelo, les autres frères étaient très sensiblement identiques pour lui16. Il voulut donc retravailler cet aspect pour offrir des personnalités totalement distinctes à ses personnages.

La Golden Harvest voulait s’émanciper du comic original, ne voyant pas comment réaliser un film cohérent en s’inspirant de l’histoire d’Eastman et de Laird. Steve Barron, qui avait été conquis par le comic, n’était pas de cet avis. Tout était sous leurs yeux. Il tenait à le leur prouver2.

Le projet prenant de l’ampleur, l’agent Mark Freedman invita Kevin Eastman et Peter Laird à rencontrer celui qui donnerait vie au film, Steve Barron. De nature méfiante sur ce qui se rapportait à leurs bébés, les créateurs n’étaient pas à leur première proposition pour adapter leur œuvre au cinéma. Celle de Dawson et de Propper leur avait laissé un mauvais souvenir. Pour couronner le tout, le travail avec Herbeck se montrait parfois très laborieux. Eastman se demandait d’ailleurs comment des scénaristes d’Hollywood pouvaient réellement comprendre l’essence même des Tortues Ninja. Finalement, les deux créateurs se montrèrent très agréablement surpris par l’homme qui avait été retenu pour amener les tortues sur le grand écran. En effet, Barron avait apporté avec lui les recueils de First Comics, comprenant les premières aventures des Tortues Ninja issues du comic de Mirage. Il avait mis des post-it aux parties qu’il désirait adapter. Il était question des TMNT (Vol. 1) #1, de la micro-série sur Leonardo et des TMNT (Vol. 1) #10 et TMNT (Vol. 1) #11. Après les avoir mûrement épluché, le réalisateur avait décidé de concentrer son film autour de ces chapitres et de ces personnages, qu’il jugeait centraux. Il explique « Je l’aime beaucoup [le comic], surtout à cause de l’humour. Mon album préféré est le quatrième [de First], où j’ai puisé pas mal de mon inspiration pour le film. J’y ai pris des séquences entières. Un des autres épisodes m’a également beaucoup plu, Me, myself and I. C’est dans celui-ci que Raphael rencontre Casey Jones dans Central Park. Le scénario des Tortues Ninja est construit d’après des éléments épars pris dans différents albums de la collection »18. Il n’en fallait pas plus pour séduire les deux pères des Tortues Ninja, qui avaient dû, deux ans auparavant, voir leur œuvre délitée pour être adaptée à la télévision, pour un jeune public. Steve Barron avait compris l’essence des Tortues Ninja et reçut la bénédiction d’Eastman et de Laird19. Le réalisateur avait su tirer le meilleur du comic et trouver le compromis idéal pour faire un film respectueux du matériau d’origine, tout en le laissant abordable pour un public plus jeune.

Le travail de Bobby Herbeck ne semblait pas avoir convaincu beaucoup de monde jusqu’ici. En effet, le producteur Simon Fields explique qu’ « Herbeck était un comique, et nous n’étions pas convaincus par le ton du script qu’il avait écrit »20. Thomas Gray rajoute qu’il avait imaginé une histoire, mais qu’elle manquait d’ampleur et les dialogues étaient à revoir15. Toutes les interviews sont élogieuses envers le travail du scénariste, mais semblent malgré tout dissimuler une certaine insatisfaction à l’égard de son travail… Insatisfaction confirmée par Simon Fields, qui déclare « nous avons engagé Todd Langen, qui a adapté un traitement médiocre en un superbe script »21

Deuxième script

Un autre scénariste entra alors en scène, Todd W. Langen. C’est à lui que nous devons le scénario final du film. Il avait pour ordre d’écrire une histoire pour les enfants, mais qui soit suffisamment profonde pour attirer également un public adulte15. Il s’agissait principalement d’un travail de réécriture du premier scénario. Herbeck explique « Je pense qu’il [Todd Langen] a fait un superbe boulot. J’ai travaillé très dur sur l’histoire, et l’histoire est toujours là. J’ai écrit le premier jet, et Todd en a écrit le second et je pense que – comme l’a dit Tom Gray – j’en ai dressé le plan. Ils ont vu ce qui fonctionnerait ou ne fonctionnerait pas […]. Mon travail est là ; il l’a certainement amélioré […]. Et j’ai créé deux personnages pour ce film, et ils sont restés et j’en suis vraiment fier. Ils sont tous deux du mauvais côté »22.

Langen retrouva Steve Barron à Los Angeles et travaillèrent tous deux durant deux mois dans l’hôtel Mondrian sur un scénario cohérent pour ce film. Détail amusant, initialement, Langen pensait que le film serait d’animation, et non avec de véritables acteurs23. Barron n’hésitait pas à déchirer les pages des comics pour garder les parties qui les intéressaient et travailler dessus2. Ce qu’avait fait Herbeck n’était pas mauvais, mais Langen confie qu’ils ont eu à restructurer l’ensemble. Les origines des personnages étaient immédiatement racontées dans le premier tiers du récit précédent, ne laissant plus grand-chose à raconter pour les deux derniers tiers de l’histoire. Autre détail qui dérangeait les deux hommes, les tortues n’étaient pas suffisamment caractérisées. Ils durent retravailler leurs personnalités et en faire des personnages sensiblement distincts. Il s’agissait d’ailleurs d’un exercice compliqué, devant s’adapter à des personnages préexistants, et qui devaient rester fidèles à ce qu’ils étaient. Langen, qui n’a jamais pu rencontrer Herbeck, déclare que « Bobby Herbeck, le scénariste original, a fait un bon travail avec ses premières recherches et mettant les histoires ensemble. Mais ça avait besoin de corrections »24. Steve complète en précisant que « nous avons développé la structure avec Bobby, puis nous nous sommes plus concentré avec Todd sur le ton mature. Bobby a eu des idées très drôles et a apporté les sujets, Todd a apporté plus de cohérence au matériel »25.

Exemple d’une page du storyboard du film (Brendan McCarthy, fin 1988 ou début 1989)

Le storyboard principal a été réalisé par le dessinateur de comics Brendan McCarthy. Un second artiste, Gus Ramsden, travailla également dessus, afin de finaliser le tout à temps. Steve Barron participa à la totalité de sa conception26. Sur la page ci-contre, le storyboard présente une scène coupée. Shredder vient de faire son entrée dans le hall pour donner son discours et adouber une nouvelle recrue. Mais juste avant cela, un tapis est déroulé à ses pieds. Il s’y assied et se fait attaquer par quatre jeunes, menés par Sam Rockwell. Cette page nous montre que Shredder aurait dû être assis sur une sorte de trône au cours de la scène. La raison pour laquelle les jeunes l’agressent ? Tatsu fixe un tissu de couleur rouge sur l’épaule de Shredder. Les jeunes devaient s’en emparer avant d’être vaincus. Détail intéressant, il s’agit des mêmes jeunes qui avaient agressé April au début du film. Peut-être une manière de les punir. Lors de la remise du bandeau au ninja Foot, il est possible d’ailleurs de voir Sam Rockwell à l’arrière se tenant le bras ensanglanté. Ci-dessous, la scène coupée en question. Notez la présence du tissu rouge dans les dernières secondes, accroché à son épaulette gauche.

Les tortues : le cœur du film

Parallèlement à la création d’un scénario solide, Steve Barron s’empressa de contacter Jim Henson pour lui proposer de concevoir les costumes. Le réalisateur ne voulait pas travailler avec des marionnettes, il tenait à avoir les mouvements de véritables acteurs dans des costumes.

Jim Henson entouré des tortues conçues par ses équipes (été 1989).

Le père des Muppets était très réticent aux premiers abords, feuilletant un comic relativement sanglant et qui contrastait beaucoup avec le type d’histoires sur lesquelles il travaillait en général. Barron parvint malgré tout à le convaincre qu’il saurait modérer ces aspects et que sa réputation ne devrait pas en pâtir. Jim Henson estimait énormément le réalisateur, avec qui il avait déjà travaillé. Il préféra toutefois rester à l’écart de la production, et désigna son fils, Brian Henson, à sa place. Il s’agissait de la première production étrangère pour le Jim Henson’s Creature Shop7. Brian Henson, qui n’avait que 25 ans à cette époque, fut alors immédiatement mis en relation avec Barron pour traiter de la préparation du projet et de la mise en place de tous les éléments pour lancer le tournage. En tant que conseiller, Brian put travailler indépendamment de l’entreprise de son père sur l’élaboration du film, notamment en matière de timing. La production visita le Creature Shop en décembre 1988, insistant sur le fait qu’ils voulaient des costumes réalistes, et qui ne fassent pas « caoutchouc » à l’écran. La date du début du tournage était fixée au début du mois de juillet 1989. L’équipe allait devoir s’y tenir. Il faudrait environ six mois pour que tous les décors et costumes soient prêts pour le tournage27.

Le ton du film

Les producteurs étaient soucieux du ton qu’adopterait le film. Pour de nombreuses personnes, comme Kevin Clash, la vision de Steve Barron était incroyablement claire. Il voulait que les spectateurs découvrent les tortues petit à petit. Hors de question de les montrer d’entrée de jeu. Il désirait attiser la curiosité du spectateur à chaque séquence au cours des premières minutes du film2.

Lorsque l’on prête attention aux planches du storyboard ou les premières pages de l’adaptation en comic, nous constatons que cette apparition des tortues ne se faisait pas de la même manière. Le film permet au spectateur d’apercevoir le visage de Raphael, sous la bouche d’égout, légèrement éclairé par les voitures de police, regardant son saï emporté par April. À l’origine, cette apparition se faisait à travers les carapaces des mutants, flottant dans l’eau, à proximité du lieu de l’agression de la journaliste. Cette scène était d’ailleurs présente dans la bande annonce du film. Elle fut donc supprimée en cours de post-production.

C’était sur cette tension que Steve Barron voulait jouer. Ayant travaillé avec des stars comme Michael Jackson, il savait que ponctuer l’apparition de ce qui était tant attendu, en lui donnant un côté inaccessible et mystérieux, était la meilleure manière de capter son public. Même les plus jeunes qui venaient pour voir leurs tortues préférées ! Il explique ne pas vouloir « faire quelque chose de sanglant. Je ne voudrais pas voir ce film. Curieusement, Batman venait de sortir à cette époque. C’était ce genre de ton que je voulais. Les films que j’aimais étaient emprunts d’humour, mais aussi de péril. Un véritable péril […]. J’étais un grand fan de Ghostbusters »7.

Barron ne cache pas s’être longuement battu durant la production et le tournage pour conserver cet aspect sombre et brut, tant sur l’ambiance que sur la pellicule. Et c’est ce qui lui vaudra son éviction lors du montage final. Le réalisateur explique qu’« ils voulaient une apparence plus enfantine, plus claire, une saturation sur les couleurs. Je faisais du film quelque chose que j’avais envie d’aller voir »28. Le scénariste Todd Langen rajoute « j’ai voulu dépasser le simple public des enfants. Je me suis rapproché le plus possible des comics originaux. Ils contenaient quelque chose qui m’a séduit, qui séduit les adultes. Lorsque j’ai repris le script de Herbeck, je me suis concentré sur trois points : restructurer l’histoire, donner davantage de profondeur aux personnages et étoffer les dialogues de manière à les rendre plus sophistiqués […]. En réécrivant le script de Bobby Herbeck, je n’ai vraiment pas eu le temps de relire tous les comics dessinés déjà parus. Voilà j’ai appuyé tout mon travail sur la première série, la plus adulte. J’ai refusé de regarder la moindre image du dessin animé, surtout depuis qu’il est devenu un produit du samedi matin. Je n’ai pas désiré me ranger auprès des films cultes, ou être trop sérieux, ce qui est le problème de Batman par exemple. Il est si sombre et si déshumanisé qu’il n’a impressionné personne. Je situe là la différence capitale avec les Tortues Ninja. L’aspect sauvage, brutal de leurs personnalités entraine directement l’adhésion du public au film »17.

Le film de Barron devait être plus sombre, intelligent et triste que celui qui est sorti en salles. Judith Hoag (April) regrette que toutes les scènes n’aient pas été conservées, principalement celles se déroulant à Northampton. En effet, de nombreuses séquences, jugées longues et inutiles pour le public furent supprimées. Il s’agissait d’un développement autour des personnages qui apprenaient à se connaître. Un côté mystique avait également été intégré. Celui-ci ne nous est proposé dans la version finale du film qu’à travers l’apparition de Splinter à ses fils dans la scène du feu de camp.

L’équipe dut tout de même faire attention à ne pas dépasser certaines limites. Ils faisaient un film sérieux mais qui ne devait pas terminer dans le film de genre trop sombre. David Chan, directeur exécutif de la Golden Harvest clarifie « vous ne pouvez pas improviser avec des créatures comme celles-ci. Nous avons ainsi refilmé de nombreuses fois les combats, particulièrement celui au nunchaku contre le Foot. Il était spectaculaire mais vraiment trop violent. Nous faisions une comédie, pas un film d’arts martiaux »17.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le côté sombre des scènes n’était pas uniquement là pour appuyer la vision du réalisateur. Comme le film de 2014, il s’agissait d’une technique vieille comme le cinéma pour camoufler certains détails non maîtrisés, des imperfections et rendre les costumes plus crédibles. Cette méthode permettait également aux caméras de se rapprocher des acteurs, dans les égouts notamment, sans dénaturer l’aspect des costumes. Filmer les tortues de si près était, pour Barron, une manière d’impliquer le spectateur à part entière à la séquence, et ne pas être un simple témoin distant. La scène où Splinter parle à Raphael, après son escapade nocturne au début du film, est une scène filmée à quelques centimètres des costumes. Il s’agit peut-être de l’une des plus proches scènes dans le monde des animatroniques2. Ce rapprochement est presque intrusif, comme si l’on entrait dans l’intimité d’une conversation lourde de sens entre le père et le fils. Pour Brian Henson, l’obscurité du film lui a donné une réelle crédibilité. Si elle n’est pas sans rappeler le ton du film de Burton, que Freedman souhaitait concurrencer, elle a su donner aux Tortues Ninja un ton très particulier.

Peter Laird estime qu’ils avaient eu beaucoup de chance d’avoir Steve Barron et Jim Henson sur ce film. Le réalisateur avait une vision solide et claire de l’univers et de ce qu’il voulait en faire, tout en se tenant aux restrictions budgétaires qu’ils rencontraient. L’atelier d’Henson a su créer des costumes à la fois détaillés et crédibles, mais surtout parfaitement adaptés à un film demandant de l’interaction et de l’action.

Jim Henson faillit ne pas signer pour la réalisation des costumes du fait de la violence et de l’aspect sombre du film, très différent de ce que son studio était habitué à réaliser. Le marionnettiste craignait pour l’image de son studio, notamment face aux fans de leur série phare, les Muppets. Il accepta malgré tout de concevoir les costumes, mais préféra rester à l’écart de l’ensemble de la production. Il parla peu avec Steve Barron. C’était surtout son fils, Brian Henson, qui était sur les plateaux avec les équipes de techniciens tout au long de l’aventure. Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il s’en moquait. Dans le documentaire Turtle power, Brian Henson révèle que son père se montrait très préoccupé par les contraintes budgétaires que le film devait surmonter. Il s’est impliqué du début à la fin pour ses équipes2.

La personnalité des tortues était également un point crucial. Bobby Herbeck le disait lui-même, il avait rencontré beaucoup de difficultés pour écrire les quatre personnages à partir de la première saison du dessin animé de 198716. Steve Barron avait pour intention de réaliser un film porté sur l’action certes, mais aussi sur les interactions entre ses personnages. Pour cela il fallut donc développer la psychologie de ses tortues. Leonardo était le leader, lui conférant donc une place de choix. Mais qu’en était-il des autres ? Michaelangelo était le clown de service, Donatello l’homme à tout faire. Vers quel Raphael allaient-ils se pencher ? La tortue sarcastique ? Ou plutôt le râleur de service ? C’était plutôt vers cette seconde option que l’équipe préféra se diriger. Très vite, deux groupes se dessinèrent. Celui des leaders, ceux qui sont dans le feu de l’action et celui de ceux qui prenaient tout avec humour. D’un côté Leonardo et Raphael, toujours en train de s’écharper du fait de leur forte personnalité, et de l’autre Michaelangelo et Donatello, dont le lien fraternel permettait de détendre l’atmosphère. Une dispute du premier groupe ? Le deuxième s’échangeait des chips. Détail intéressant, la place prépondérante de Raphael dans l’histoire. Tellement prépondérante que les artistes de Parteners in Kryme, lorsqu’ils ont écrits la bande originale du film, ont crus qu’il était le leader. Aujourd’hui encore, ils en rigolent beaucoup.

Contraintes budgétaires

Se donner les moyens de ses ambitions

Voyant que tout commençait à bien s’organiser, Thomas Gray se rendit compte qu’il allait devoir revoir à la hausse les dépenses pour le film. Entre décors et costumes, trois millions ne seraient pas suffisants. Face au succès rencontré par les jouets, le producteur vit les choses en grand. Lors de la signature de Barron et de Fields sur le film, il fut conclu que le tournage ne se déroulerait pas à Hong Kong, mais aux États-Unis29. Désireux de faire un film de qualité et profiter de cette vitrine comme tremplin, l’idée fut reçue positivement par Raymond Chow, fondateur de la Golden Harvest. Mais pour ce faire, Gray aurait besoin de ressources supplémentaires. Il partit s’entretenir avec Playmates Toys au début de l’année 1989 afin d’obtenir un nouveau parrainage et trouver l’argent nécessaire pour réaliser le film au pays où les rêves devenaient réalité. Le fabricant, qui se montrait très sceptique face au projet, ne voulut rien entendre, malgré un très bon pressentiment pour les ventes de jouets pour le Noël de cette année-là2. Gray n’eut d’autres choix que de mettre les cartes sur la table pour s’assurer que la production ne rencontrait aucun problème. Au cours d’une réunion, il demanda à son supérieur, Raymond Chow, cinq millions de dollars supplémentaires pour financer le film. La production s’élevait à ce stade à un total de huit millions de dollars2.

En route pour les States !

Tourner aux États-Unis ne signifiait pas pour autant s’établir dans une grande ville, encore moins à New York. Il fallait trouver un lieu où la production ne serait pas un poids supplémentaire dans l’enveloppe déjà réduite de Thomas Gray. Les scènes nocturnes seraient également un autre obstacle dans une grande ville, tant pour la fermeture des rues que pour les éclairages.

Très vite, la Caroline du Nord se présenta comme un lieu de choix. Une autre option qui a bien failli se concrétiser était le Canada, où les coûts de production étaient inférieurs à ceux des États-Unis30. L’État faisait face à un grand désintérêt de la part des productions cinématographiques. Depuis la moitié des années 80’, de nombreux grands films avaient pu voir le jour grâce aux studios De Laurentiis Entertainment Group, situés à Wilmington. L’homme qui a donné son nom à ces studios, Dino di Laurentiis, était un producteur de films italiens en activité depuis les années 40’. En 1984, De Laurentiis avait produit le film Charlie (FirestarterVO), inspiré du roman de Stephen King. L’expérience s’étant alors avérée très positive pour l’État de Caroline du Nord, et le producteur ayant beaucoup apprécié y tourner, un accord fut négocié pour y créer un studio de cinéma complet afin de dynamiser l’activité de la région31. Malheureusement, quelques années plus tard, les studios étaient en faillite, accusant une dette s’élevant à 16,5 millions de dollars. Brian Henson raconte « L’État avait repris les studios à son compte ils proposaient de faciliter l’octroi de permis de travail et toute cette sorte de choses, et nous avons sauté sur l’occasion »32. En 1990, le studio était racheté par Carolco Pictures, qui avait déjà signé quelques grands succès comme Rambo et s’apprêtait à jouer un grand coup avec Terminator II (1991).

Face aux problèmes financiers que rencontrait la production au cours de sa préparation, il n’en fallait pas plus pour accepter d’installer la part principale de tournage à Wilmington. Cependant, certaines scènes ne pouvaient échapper à New York, berceau de l’histoire et possédant des décors incontournables32.

C’est l’histoire d’un film qui faillit ne jamais voir le jour…

Mais le tournage a bien failli tout simplement ne jamais débuter. À une semaine de la date butoir, la production n’avait pas de studio de distribution ! Un premier contrat avait été passé avec la Fox, qui s’est désintéressée du projet à la suite d’un changement de direction. La situation était critique, comme le rappelle Steve Barron « Même dix jours avant de commencer le tournage, nous n’avions pas l’argent pour le faire. Nous avions quelques millions de dollars. Nous risquions de fermer à tout moment, car aucun studio ne voulait le financer. Nous avions un accord avec la Fox, qui a été rejeté car le responsable de la distribution avait changé ».

Sans cette précieuse aide, Gray tenta le tout pour le tout. Des huit millions obtenus jusqu’ici, il ne lui en restait plus que 180 000 $. Il contacta de nouveau Raymond Chow pour lui demander six millions supplémentaires, ce que la Golden Harvest ne possédait pas. Il raconte « J’ai dû réveiller mon chef à Hong Kong. Je lui ai expliqué que notre accord [avec la Fox] ne tenait plus. Il me répondit « mais comment cela est-il possible ? Nous n’avons pas autant d’argent ». À ce moment, j’étais en discussion avec New Line Cinema. J’ai contacté Bob Shaye [son fondateur] et lui ai dit « j’ai besoin de six millions pour faire le film ». Il me répondit « Ne cherche plus. On te donne X $ » et ils m’en donnèrent beaucoup moins. Après, Raymond Chow a pu nous donner la différence »20. Il semblerait que New Line ait injecté deux millions33. À cette époque, la compagnie était en pleine croissance, et après avoir rencontré un beau succès avec Les griffes de la nuit, ils désiraient s’étendre1.

Des animatroniques à la pointe de la technologie

Jim Henson n’hésita pas à mettre au point une technologie nouvelle pour donner vie aux tortues. Une technologie capable de diminuer le nombre de personnes sur le plateau, mais aussi d’augmenter en réalisme les animatroniques. Jamais Barron et Fields n’auraient signé s’ils avaient eu à leur disposition des animatroniques bas-de-gamme, ou ne pouvant pas faire tout ce que le réalisateur désirait. Malgré les diminutions drastiques dans les dépenses, la production du film n’avait aucun mal à ressembler à celle d’un film de 30 millions de dollars… Pour trois fois moins ! Un très bel effort salué par les producteurs13.

Gray était convaincu que le film fonctionnerait s’ils avaient l’argent nécessaire. Il avait besoin que les majors croient en lui, et il prouverait que « Les Tortues Ninja » n’était pas un nouvel Howard the duck, qui avait particulièrement effrayé la presse du cinéma de la fin des années 80’. C’était la raison pour laquelle il n’hésitait pas à demander toujours plus et contacter le maximum de personnes pour financer le projet. S’arrêter avant le tournage car les majors ne voulaient pas prendre de risques aurait été très frustrant, sachant que tout était prêt. Grâce à des efforts redoublés, des nuits blanches et au concours de tous, le film avait finalement trouvé tous les financements nécessaires in extremis, jusqu’à sa sortie en salle2. Il coûta au total un peu plus de treize millions de dollars, soit le tiers du Batman de Tim Burton32.

Choix des acteurs

Acteurs principaux

Kenn Scott et Leif Tilden (1989)

Du fait d’un budget relativement serré, la quasi-totalité du casting était composée de figures inconnues. Que ce soient les tortues ou les personnages dont le visage était visible à l’écran, aucun des comédiens retenus n’était une star d’Hollywood. Aujourd’hui encore, le seul acteur réellement célèbre est Sam Rockwell, qui était l’un des voleurs les plus réguliers dans le film. Thomas Gray explique que ce choix, d’une part était économique, mais aussi d’autre part car l’équipe voulait garantir au mieux l’immersion des spectateurs dans le film. Ne pas voir une star à la place d’une tortue ou dans le rôle de Casey ou d’April34. Steve Barron avait des objectifs bien particuliers. Le réalisateur voulait des acteurs de New York pour incarner les tortues. Il explique « Trois des comédiens viennent de New York, le dernier de Londres [David Forman / Leonardo]. Ce dernier, je l’ai embauché car on devait faire réparer un costume à Londres. Sans cet incident, tous les acteurs auraient été newyorkais. Je pense qu’il est essentiel que les tortues aient vraiment des allures, des comportements de newyorkais, les bras ballants, la manière de se contorsionner… Il fallait que ces mouvements soient transmis à travers les costumes. Des acteurs californiens n’auraient pas été aussi crédibles, aussi expressifs. Par ailleurs, j’ai essayé de tout trouver sur place, à New York, afin de faciliter la production »35.

Les castings ont débuté au début de l’année 19897. L’ambiance générale semblait quant à elle très détendue. L’équipe recherchait visiblement des comédiens à l’aise et drôles. Michelan Sisti (Michaelangelo) raconte son expérience « Pour l’audition, j’ai fait une représentation clownesque de ma vision des arts martiaux, car je n’avais aucune idée de ce qu’étaient les arts martiaux. Steve Barron se trouvait dans un petit bureau, et l’audition s’est terminée quand j’ai donné ma version d’un coup de pied circulaire. J’ai enfoncé mon pied dans le mur. J’avais alors mon pied coincé dans le mur, et Steve a rigolé, ce qui était la meilleure chose qui pouvait m’arriver. Il dit « quiconque qui donne autant d’énergie et va jusqu’à l’extrême pour une audition mérite d’être une de mes tortues »36. L’audition de Michael Turney, pour le personnage de Danny, était également réalisée dans des conditions simples. Il évoque des échanges en matière de punk-rock et des Sex pistols, qu’il adorait. C’est ce qui lui valut le rôle2. Le regard de James Saito, menaçant, lui a permis de décrocher le rôle de Shredder. Enfin, Elias Koteas (Casey) a été un gros coup de cœur pour Barron, qu’il compare à Harrison Ford. Au début des années 90′, il allait jusqu’à parier que l’acteur se révèlerait comme une grande star, tant il était bon dans ses rôles26.

Judith Hoag (April) a été choisie pour sa force de caractère. Plusieurs femmes avaient été auditionnées, mais l’actrice sortait réellement du lot et suscitait l’émerveillement du réalisateur. C’est surtout sa venue dans cette aventure qui est originale. L’actrice ne connaissait absolument pas les Teenage Mutant Ninja Turtles, ni en comics, ni à la télévision. Et à vrai dire, ce titre ne l’inspirait pas. C’était l’acteur Robin Williams, avec qui elle tournait à cette époque à New York pour Cadillac man, qui adorait les Tortues Ninja. Grand fan des comics, il parla de la licence à Judith, qui s’en alla postuler pour le rôle d’April37.

Les ninjas Foot

Si le casting des acteurs principaux s’était déroulé en début d’année, la séance de recrutement pour les Foot soldiers l’était bien plus tard. Elle s’est effectuée au mois de juin, environ trois semaines avant le début du tournage en Caroline du Nord. Nous n’avons pas trouvé d’explication claire à ce sujet. En outre, il était urgent d’avoir les mensurations des acteurs qui camperaient les tortues. Une autre raison probable est d’éviter les désistements de dernière minute, notamment à la suite de blessures. En effet, les acteurs recrutés étaient tous des grands adeptes des arts martiaux. Kenn Scott rend compte dans son ouvrage de l’intensité de travail que cela représentait, entre entraînements pour garder la forme et surtout les tournois. Il s’agissait d’un petit monde où visiblement, un grand nombre d’artistes martiaux se connaissait. Avant son arrivée sur le plateau, il avait déjà affronté le pourtant extrêmement jeune et pas moins prometteur Ernie Reyes Jr. Lors des auditions, il retrouva des anciens adversaires, rencontrés lors de tournois. La production n’avait donc aucun intérêt à réaliser un premier casting en début d’année, puis un second, de dernière minute, pour recomposer son équipe en cas d’imprévus.

Kenn Scott, qui joua le rôle d’un ninja du clan et la doublure pour certains des combats de Raphael, raconte dans son livre son expérience. Désirant jouer dans un film d’action, il avait consacré plus d’une dizaine d’années aux arts martiaux. Son rêve était d’intégrer un film aux côtés de Jean-Claude Van Dame ou de Steven Seagal. Sans rien trouver, il devint livreur de pizzas (ça ne s’invente pas !). Mettant toutes les chances de son côté, il pénétra dans les studios Dino di Laurentiis de Wilmington, prétextant devoir livrer une pizza. Il entra en contact avec la directrice de l’une des deux agences de casting de Caroline du Nord, Martha Spainhour, d’Action Casting fo the Southeast, Inc. Elle lui proposa après plusieurs semaines un rôle dans un film top secret du nom de « Teenage Mutant Ninja Turtles ».

Kenn Scott, Pat Johnson, Ernie Reyes Jr. (septembre 1989)

Scott se rendit dans un dojo où se trouvaient d’autres ceintures noires de karaté et un champion mondial de kickboxing. Des visages qu’il connaissait pour certains. L’audition se déroulait sous le regard avisé du directeur de cascades, le très connu et moustachu Pat Johnson. Il invitait les postulants à lui montrer leurs performances. Si le grand homme aimait ce qu’il voyait, il les invitait à poursuivre leurs démonstrations. Après plus d’une heure d’attente, Scott fut appelé pour montrer ce qu’il savait faire. Habitué à ce type de représentations, au cours de ses nombreuses années d’arts martiaux, c’était surtout la présence de la légende Johnson qui l’intimidait. Il enchaîna les katas qu’il avait appris au cours des dix dernières années, à mains nues et avec des armes qu’il avait apportées. Dans son ouvrage, il aborde également un côté peu connu pour ce type d’auditions, et pourtant si essentiel. Les cascadeurs étaient également évalués sur leur manière de simuler l’encaissement d’un coup. C’est tellement important quand on est un ninja Foot de savoir mordre la poussière avec classe et réalisme ! Kenn Scott rentra chez lui, le cœur plein d’espoir. L’acteur en devenir reçut un message sur son répondeur. Il était sélectionné comme Foot soldier et était invité à débuter les répétitions dès le lundi suivant38.

Costumes

Confection

Le Jim Henson Creature Shop, établit dans le Kent, à proximité de Londres, était un atelier de confection d’animatroniques et autres marionnettes pour le cinéma et la télévision. Créé par le génial Jim Henson, il était considéré comme l’un des studios à la pointe en la matière à cette époque. Au vu des résultats, il se hissait sans mal aux côtés du travail remarquable de Stan Winston (The thing, la saga Alien, Terminator…), ou encore du très jeune Weta Workshop. Ayant déjà travaillé avec Henson, le réalisateur Steve Barron avait tenu tout particulièrement à travailler avec l’artiste.

Jim Henson et Leonardo

La totalité des costumes du film fut réalisée sous la direction de John M. Hay. Pour des questions de facilité, il était d’ailleurs envisagé de tourner le film à Londres en début de projet26 puis au Canada39. Le père des Muppets désirait prendre de la distance avec le film, qu’il jugeait trop violent par rapport à ce qu’il avait l’habitude de produire. Ne désirant pas associer son nom, il désigna son fils, Brian Henson, comme chef marionnettiste à sa place. Finalement, c’est Kevin Clash qui endossa ce rôle, alors qu’il travaillait principalement sur l’animation de Splinter. Cela permit une plus grande liberté à Brian Henson au sein des équipes techniques sur le plateau américain au cours du tournage2. Cependant, Jim Henson est resté relativement proche de ses équipes. Il se rendit lors des répétitions en Caroline du Nord pour superviser ses hommes et s’assurer que tout se déroulait dans les meilleures conditions possibles40. Il rencontra à cette occasion le scénariste Todd Langen, qui venait effectuer quelques réécritures durant une semaine. L’homme put voir le travail fait sur les masques, qui l’avaient époustouflés41.

Kenn Scott en pleine séance de moulage pour le deuxième film (©Kenn Scott, 1990).

Les costumes n’ont pu être réellement travaillés qu’après avoir obtenu des données précises sur les comédiens qui les revêtiraient. Le travail débuta en février 1989, sous la direction de John Stephenson et William Plant42. Pour cela, les acteurs se rendirent à l’atelier de Londres, où ils furent moulés de la tête aux pieds. Pour leur permettre de respirer, deux pailles avaient été insérées dans les cuves de moulages, au niveau de leur nez. Il s’agissait d’une expérience relativement angoissante. Pire encore ! D’après Josh Pais, qui endossait le costume de Raphael, les équipes de l’atelier les avaient laissé dans leur « prison » plus longtemps que prévu. Ils n’attendaient pas uniquement que la fibre de verre soit sèche. Ils voulaient voir si les acteurs supportaient ce « confinement » et s’ils paniquaient36. Chaque partie des costumes était taillée pour son acteur à l’intérieur. Par exemple, la main de Michaelangelo ne pourrait aller qu’à l’acteur Michelan Sisti. Lors de l’habillage, il fallait compter environ une heure de préparation pour devenir une vraie tortue ninja, de la tête aux pieds. Rien à voir avec les costumes des ninjas Foot, qui ne prenaient que quelques minutes à enfiler !43.

Les ateliers londoniens du Jim Henson’s Creature Shop lors d’un moment avancé de la préproduction du film. TMNT, Toute l’histoire des Tortues Ninja (2014), p. 94.

Il avait donc fallu prendre la mesure des quatre acteurs et des quatre doublures de cascades pour confectionner le moule des huit costumes avant qu’ils ne soient dupliqués pour les besoins du tournage. Tous les costumes étaient précisément taillés pour leurs acteurs respectifs. Tous, à une exception près. Vers la fin du tournage, le cascadeur de Raphael, Nam, se cassa le nez en réalisant une cascade. Il fut proposé à Kenn Scott, qui jusque-là était un ninja Foot, de prendre la place de son ami sous la peau de la tortue pour les dernières scènes. L’équipe était pressée de trouver un remplaçant, ils ne pouvaient se permettre d’avoir du retard. Le cascadeur étant particulièrement apprécié par Pat Johnson, le coordinateur des combats, le rôle lui était cédé tout naturellement. Malheureusement, Nam était extrêmement mince, contrairement à Scott qui, même s’il surveillait sa ligne, n’avait pas tout à fait la même morphologie. L’acteur fut surpris de voir l’attention qui lui fut portée par l’équipe du Jim Henson’s Creature Shop en place dans les studios de Caroline du Nord, sous la direction de William Plant, pour trouver une solution et lui faire réaliser son rêve de devenir une tortue ninja. Le costume de Nam ne lui allant pas tout à fait, ils combinèrent plusieurs pièces, comme les épaules du costume du Leonardo de David Forman, ou encore les pieds du Donatello de Leif Tilden44.

Modèle en argile d’une tortue. Photographie extraite du documentaire « Turtle Power » (2014).

John Stephenson, superviseur créatif pour le Creature Shop et à l’origine de très nombreux costumes, explique « L’idée de base était de se rapprocher le plus possible des comics. Mais il nous fallait ainsi passer de personnages en deux dimensions à des personnages en trois dimensions […]. En plus de ce modèle, nous avons observé de vraies tortues pour donner aux costumes des héros un aspect plus réaliste »18. Il poursuit « Construire les tortues et le rat Splinter s’est avéré plutôt délicat, dans la mesure où nous devions suivre scrupuleusement les modèles du comic. Alors que c’est beaucoup plus facile de concevoir une créature que vous auriez imaginée dès le départ. La clé de notre succès vient simplement du fait que nous avons de superbes comédiens, grâce à eux les tortues fonctionnent vraiment. Ils savent réellement comment interpréter leur personnage de manière crédible et attractive. Nous avons d’abord fabriqué des éléments en fibre de verre, en prenant garde qu’ils correspondent vraiment à la personnalité de chacune des tortues. Une fois les parties du corps moulées, nous les avons confiées à des sculpteurs de façon à être façonnées une nouvelle fois avec de l’argile. Ils ont établi la structure musculaire et tous les membres, les épaules, les pieds, la tête, puis les morceaux de la carapace. En mousse de caoutchouc, ces segments sont ensuite peints, toujours de manière à ce qu’on distingue, à travers quelques traits morphologiques et la coloration choisie, les quatre tortues l’une de l’autre »45.

Ajout des derniers détails sur la carapace amochée de Raphael. TMNT, Toute l’histoire des Tortues Ninja (2014), p. 95.

Comme l’explique Stephenson, le processus était long. Il ne suffisait pas de passer quelques heures à baigner dans la fibre de verre pour devenir une tortue ninja. Ce n’était que le début, pour que l’acteur se sente le plus à l’aise possible (un minimum comme nous le verrons par la suite). Le véritable travail de sculpture était à venir, à l’aide d’artistes modelant l’anatomie des personnages. Une fois la sculpture de la tortue obtenue, il fallait encore en réaliser un modèle en mousse et coller ces segments sur les acteurs afin d’en obtenir un résultat pouvant bouger sur le plateau. De nombreux tests étaient alors effectués. Ces prototypes étaient très mal traités. Sauts, coups de pieds… Il fallait s’assurer que toutes les gestuelles de l’acteur ou de l’artiste martial sous la carapace puisse être réalisées (voir vidéo-ci-dessous).

Ce n’est qu’après cette phase de tests effectuée, que le costume final, en latex, pouvait être réalisé. Des détails distinctifs étaient ajoutés afin de différencier chaque tortue. Cela se voyait notamment au niveau du visage, mais la morphologie de chaque tortue comportait des particularités. Les carapaces, les muscles. Tout était réfléchi. Enfin, les dernières touches étaient ajoutées, comme la peinture, pour lui conférer tout le réalisme possible.

Alors que les costumes étaient encore en confection, Kevin Eastman et Peter Laird se rendirent dans les ateliers. Ils avaient d’ailleurs été bluffés dès ce stade par le réalisme des costumes. Eastman se souvient avoir vu Michaelangelo portant un sombrero sur la tête. C’était la première tortue qu’il apercevait. Le voyant, Laird et lui s’étaient arrêtés net, croyant qu’il s’agissait d’une vraie tortue.

Costumes d’exposition et de cascades

Les costumes, prêts à être utilisés pour le film. TMNT, Toute l’histoire des Tortues Ninja (2014), p. 96.

Les tortues possédaient deux types de costumes distincts. Le premier, dit d’exposition, était destiné aux plans rapprochés. Il possédait des équipements de très haute technologie pour faire fonctionner les visages à distance. Le second costume ne possédait aucun matériel électronique. Conçu uniquement pour les cascades et les combats, il se retrouvait donc largement allégé. Les tortues devaient initialement ne disposer que de quatre costumes de chaque, totalisant une confection de 32 costumes pour le film46.

En réalité, l’équipe avait conçu 17 ou 18 costumes par personnage, du fait de leur fragilité47. On ignore le prix total de conception d’un costume de tortue. Pour l’ensemble, il semblerait qu’il ait fallut compter autour de huit millions de dollars. Il s’agissait du coût principal du film de 13,5 millions de dollars43. Les costumes principaux pesaient autour de 32 kg, matériel électronique compris. Ils étaient très peu confortables. Outre le poids des combinaisons, la chaleur et la sueur rajoutaient une masse supplémentaire. Les acteurs ne pouvaient voir qu’à l’aide de deux trous, dissimulés entre le museau et le bandana des tortues. Il était très compliqué de s’extraire de ces costumes, du fait de leur fragilité, mais aussi de la présence des câbles passant dans le cou des comédiens pour faire fonctionner les visages, entre la carapace et le masque2.

Ne pouvant retirer que le masque, non sans quelques précautions car ils étaient collés au niveau du cou20, des supports en bois avaient été confectionnés sur le plateau pour que les acteurs puissent reposer les près de 30kg de technologie dans leur dos sans retirer le costume. Ils devaient s’incliner sur ces supports, bras en avant. Au cours d’une séance nocturne, voir ces quatre costumes de tortues dans cette position, comme si les mutants étaient morts, pouvait avoir quelque chose d’angoissant, confie Steve Barron2.

Michelan Sisti (Michaelangelo) revient sur la lourde tâche de devenir une tortue ninja. Il raconte que « le costume complet pesait environ 20 kg. Mais une tenue moulante en mousse de latex qui enveloppe complètement le corps a tendance à faire grimper la température du corps, surtout dans un milieu humide comme peut l’être Wilmington durant l’été. Le costume de 20 kg absorbe du coup beaucoup de sueur et devient un costume de 25 ou 30 kg. On passait notre temps à essorer nos mains et nos pieds sur le plateau. Les jours de tournage au cours desquels nous avions beaucoup de combats ou de cascades exigeaient en général que nous restions en costume une bonne partie de la journée, voire toute la journée. Vous pouvez imaginer à quel point il était physiquement contraignant d’incarner une tortue. Mais pour rien au monde je n’aurais voulu passer à côté de ça »48. En plus du costume apparent des tortues, les acteurs devaient mettre de la mousse en latex jusqu’aux genoux ainsi qu’une sorte de caleçon moulant équipé d’un harnais pour rattacher les différentes pièces du costume49.

Josh Pais, en sueur (été 1989)

Judith Hoag voyait à quel point c’était difficile pour les acteurs de rester longtemps dans les costumes et faisait tout son possible pour réussir ses prises immédiatement. Kenn Scott la décrit comme une personne très protectrice, toujours inquiète du bien être des acteurs, principalement des tortues. Elle était un petit peu comme une vraie April1. La température était vraiment haute, principalement lors des scènes en extérieur. Kevin Clash évoque Leif Tilden (Donatello) vomissant dans son masque2.

Mais Josh Pais (Raphael) mentionne également des scènes plus intenses, où les acteurs paniquaient et suffoquaient avec la température à l’intérieur des combinaisons et faisaient tout pour sortir la tête hors du masque, en hurlant20. Vous vous souvenez des tests de confinement passés dans les ateliers britanniques au cours du moulage des corps ? Nous y voilà… S’il était compliqué de rafraichir les acteurs dans leurs costumes en milieux extérieurs, tout était mis en place par la production pour prendre soin de ses employés sur les plateaux. La température pouvait atteindre les 38°C dehors. Ils s’organisaient pour garder les plateaux frais. De tournage en extérieur, ils faisaient en sorte d’aménager les horaires et de tourner durant la nuit, en début ou fin de journée, lorsque les températures étaient les plus fraiches. Pour éviter que les scènes de panique ne se reproduisent, des tentes frigorifiées étaient également montées pour que les acteurs puissent se rafraîchir en journée, malgré le port du costume50.

Ernie Reyes Jr (été 1989)

Brian Henson revient sur les costumes « Les tenues des cascadeurs étaient portées par les cascadeurs hongkongais, qui étaient assez fous… Dans le bon sens du terme. Ils maîtrisaient vraiment les arts martiaux, même affublés d’encombrantes tenues en mousse. Mais la mousse servait en quelque sorte de protection, donc au final tout s’est très bien goupillé »50. Tout, sauf un détail. Ernie Reyes Jr., que les fans connaissent bien pour son rôle de Keno dans le deuxième film, remplaça au pied levé le cascadeur de Donatello qui s’était blessé en exécutant une figure. « J’ai passé de nombreuses journées dures et harassantes dans ce costume. Je ne me souviens plus de son poids, mais je sais qu’on surveillait ma température pendant le tournage, et que chaque jour, j’atteignais les 39°C/39,5°C. On tournait en Caroline du Nord, en plein milieu de l’été, avec une humidité de l’air de 100%. On suait des litres d’eau tous les jours, tout au long de la journée. Je devais boire quatre litres d’eau par jour, juste pour rester hydraté »50.

Contraintes de tournage

Entraînement des tortues (septembre 1989)

Outre la chaleur de cet été 1989, le poids des costumes contraignait énormément les acteurs. De ce fait, ils ne pouvaient bouger aussi vite qu’ils l’auraient désiré. Afin que cela ne se voit pas à l’écran, il fut décidé de filmer en 23 images par secondes contre 24 en temps normal. Cette très légère modification permettait d’accélérer de manière subtile les scènes, sans que cela ne se fasse ressentir lors du visionnage du film. Le résultat était convainquant. Il rendait les mouvements beaucoup plus fluides et supprimait le problème de poids des combinaisons de tortues. Dans les scènes de combat, cette mesure était également réduite, alternant entre 22 et 23 images en fonction des besoins. Et ce, même si aucune tortue n’était présente. Il s’agissait d’une astuce courante dans les films hongkongais de l’époque, qui usaient et abusaient de ces accélérations2. Cette réduction d’images a posé problème, notamment lors des séquences voyant Tatsu donner des coups. L’acteur Toshishiro Obata était extrêmement rapide dans ses mouvements, ce que saluait Steve Barron. Mais ses gestes devenaient parfois presque imperceptibles pour la caméra26.

Bobby Herbeck était contre l’idée de prendre des grandes stars de l’écran pour porter le costume d’une tortue ninja. Il suffisait de prendre un acteur correct et d’y apposer une voix qui fonctionne bien avec le personnage en post-production. Mais avait-il réellement idée du nombre de personnes nécessaires pour faire vivre une tortue à l’écran ? Tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’animatroniques ? Pour obtenir le résultat final du film, il ne fallait pas moins de quatre personnes différentes pour donner vie à une tortue. Il y l’avait l’acteur principal, portant le costume d’exposition lors des scènes de dialogue. À celui-ci, nous pouvons rajouter le cascadeur, spécialisé dans les arts martiaux, assurant l’ensemble des prises lors des combats. Pour animer le visage des tortues lors des scènes d’expositions, il fallait un marionnettiste pilotant à distance le masque de sa tortue respective. Enfin, le dernier rouage était le comédien qui prêtait sa voix à la tortue51. Si Josh Pais (Raphael) avait repris son rôle au doublage, les trois autres frères bénéficièrent d’un comédien supplémentaire.

Mais cela n’était rien à côté des difficultés rencontrées avec la technologie mise au point pour donner vie aux visages des tortues…

La technologie animatronique

Si le costume de mutant devait être visuellement convainquant et réaliste, le visage allait apporter l’âme à sa tortue. Réaliser des masques pouvant être animés était un autre enjeu important pour le Creature Shop. Ils n’en étaient pas à leurs premiers animatroniques de pointe, le dernier en date étant ceux pour Dark crystal. Pour ce film, d’autres défis étaient à relever.

En 1986 déjà, Steve Barron avait travaillé sur le chien du conteur dans la série Monstres et merveilles et savait comment cette technologie fonctionnait. Il était à même de comprendre le fonctionnement de ces animatroniques, prévoir les nécessités lors du tournage et envisager les problèmes s’ils en rencontraient. Le chien Hoogle « était un personnage test pour l’utilisation d’un programme informatique permettant à un animateur de gérer en parallèle plusieurs moteurs. J’avais un unique contrôleur dont je pouvais me servir d’une seule main et qui me permettait d’activer, je crois, entre douze et quatorze moteurs…. Ainsi, je pouvais animer son visage comme s’il s’agissait d’un instrument de musique »52. Jusqu’ici, pour faire fonctionner un animatronique, il fallait un contrôleur manipulé avec une main, comme une marionnette. Cet outil permettant d’animer le visage, était relié par câbles à un ordinateur qui traduisait les mouvements. L’information était alors convertie puis renvoyée à l’animatronique qui effectuait l’expression fasciale désirée.

La conception de ce système était très importante et Steve Barron s’était montré très clair sur ce qu’il désirait pour les costumes d’exposition. L’équipe devait concevoir des costumes pour les tortues qui pouvaient s’émanciper de tous les câbles qui dépassaient des costumes ou qui pouvaient se mettre en travers de la caméra. En d’autres termes, le signal envoyé par le marionnettiste devait être radio, et non filaire comme de coutume jusqu’ici. Autre challenge à relever, les animatroniques n’étaient cette fois pas des marionnettes à part entière avec quelques éléments électroniques, mais bien des costumes portés par des acteurs. Cela entraînait une autre contrainte, l’espace manquant pour dissimuler la technologie nécessaire à donner les mouvements au visage. Les premières têtes étaient démesurées20. Pour pallier à ce problème, la solution n’était pas très compliquée… À condition d’être une tortue ! Le matériel, généralement caché dans le corps des animatroniques serait dissimulé dans la carapace des ninjas, et relié au masque par des câbles dissimulés sous le costume. Ceux-ci passaient donc au niveau de la nuque des acteurs. En tout et pour tout, ce furent six nouvelles technologies qui durent être développées pour donner vie aux tortues. Concevoir les costumes était un travail de longue haleine, mais apporter cette technologie était un tout autre défi. Jim Henson n’aimait pas beaucoup que l’on parle de ce qui était développé dans ses ateliers, et avait justement demandé à l’équipe de ne pas ou peu parler des technologies mises au point. Il s’était également opposé au tournage de vidéos dans les coulisses34. Cela explique pourquoi ils sont si rares pour ce premier film.

Les animatroniques en cours de conception. Après cela, ils étaient camouflés dans le masque des acteurs pour les scènes d’exposition. TMNT, Toute l’histoire des Tortues Ninja (2014), p. 98.

Rendre les expressions des visages convaincantes était un grand pari, principalement au moment de donner la réplique à des humains. Les équipes programmaient les expressions faciales la veille du tournage et n’étaient pas à l’abri de mauvaises surprises. Parfois certaines n’étaient pas celles attendues. Des dysfonctionnements pouvaient également se présenter, contraignant l’équipe à tout recommencer depuis le début. Il s’agissait d’une partie du travail très frustrante. Les techniciens devaient faire face à une technologie encore à ses balbutiements. John Stephenson raconte « ce système n’a jamais été utilisé auparavant. Dave Housman, notre expert informatique, a, pour les besoins du film, développé une technique combinant la radiocommande, l’animation par l’ordinateur, de la puissance et de la simplicité. Cette technique demande un seul opérateur et donne des expressions faciales extrêmement précises, qui peuvent s’enchaîner sans difficulté ». Brian Henson complète « Les comédiens veulent que leurs personnages battent des paupières, bougent la bouche ou les lèvres. Pour cela, ils utilisent un contrôleur manuel qui transmet par radio des signaux aux ordinateurs des tortues. Et ces mini-ordinateurs placés aux points stratégiques sont reliés à des servomoteurs qui exécutent les ordres en une fraction de seconde »53. Chaque animatronique disposait de 27 moteurs pour animer l’ensemble des expressions nécessaires pour donner vie aux tortues51.

Situation de l’ancien studio Dino di Laurentiis à proximité de l’aéroport de Wilmington (©Googlemaps, 2020).

Le film était réalisé non loin de l’aéroport de Wilmington, en Caroline du Nord. Plus précisément à 1,7 km à vol d’oiseau… Lorsque les comédiens commencèrent à tourner les premières scènes, l’équipe se rendit compte que les masques ne fonctionnaient pas comme ils le désiraient. Un œil partait sur le côté, la tête se baissait, ou les animatroniques ne répondaient plus du tout. Les techniciens comprirent que l’origine de leurs nouveaux tracas provenait des interférences avec les radars des tours de contrôle de l’aéroport, non loin. En effet, les costumes utilisaient une fréquence courante, dite « commerciale » trop proche de celle utilisée par les ondes radio de l’aéroport. Les techniciens durent opter pour l’utilisation de fréquences militaires afin de s’assurer que leurs technologies ne soient plus perturbées. L’équipe en charge du bon fonctionnement des animatroniques était assez nombreuse et veillait à ce qu’aucun problème ne retarde le tournage, déjà très compliqué en termes de temps et de moyens. Le Creature Shop s’était constitué un atelier dans le studio de Wilmington, à côté de celui du tournage54. Les techniciens travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une fois la journée de tournage terminée pour l’équipe sur le plateau, les costumes étaient déposés à l’établi pour une inspection et d’éventuelles restaurations, jusqu’au matin suivant. Le latex qui constituait les costumes malmenés lors du tournage était très fragile. La chaleur aggravait la détérioration. Au bout de deux ou de trois jours, le costume était déjà inutilisable47.

Jusqu’ici, les équipes du Creature Shop avaient conçu des animatroniques possédant un peu plus d’une dizaine de moteurs, animés par un seul contrôleur. Pour apporter la plus grande palette d’expressions aux visages des tortues, une trentaine de moteurs avait été dissimulée dans la carapace de chaque tortue. Le contrôleur était dédoublé, l’un pour les yeux, et l’autre pour la bouche. Leif Tilden (Donatello) revient sur sa première scène avec Michelan Sisti « La première scène que j’ai faite avec Michaelangelo, quand nous attendions pour la pizza dans les égouts… C’est tout ce que nous avons fait ce jour-là. Il y avait juste nous, assis là et mettant en scène toute la chorégraphie… Mouvements de tête, croisements de regards et soupirs. Chaque tortue avait deux marionnettistes… Un qui bougeait les yeux, un qui bougeait la bouche et vous synchronisiez tout cela ensemble. Six personnes qui essayaient de rendre cette scène très subtile, délicate et crédible »7. Il s’agit du seul témoignage évoquant la présence de deux marionnettistes par tortue. Il est difficile de croire que Tilden se soit trompé sur un détail si important, tout en restant si précis. Peut-être l’équipe avait-elle été renforcée au début pour s’assurer que tous les contrôles fonctionnaient parfaitement. Une autre hypothèse serait pour favoriser la précision des expressions des deux tortues pour cette scène. Chaque mouvement de la chorégraphie est calculé au millimètre près. Chaque clignement des yeux. Un tel soin sur le détail explique qu’il ait fallu une journée entière pour tourner cette scène, pourtant de quelques secondes.

Les autres scènes semblent avoir été réalisées avec un seul marionnettiste par tortue55. Lors du tournage, l’équipe devait s’assurer que les marionnettistes soient synchronisés avec le comédien sous le feu des projecteurs. Pour cette collaboration, l’acteur disposait d’une radio dans son masque pour correspondre avec les marionnettistes, et récitaient en même temps les lignes de dialogue pour que les mouvements du visage, du corps et les paroles soient en adéquation. Parallèlement, la voix du marionnettiste était enregistrée afin d’être réutilisée lors de la pré-production pour aider le comédien de doublage à prêter sa voix à la tortue52.

Les technologies utilisées pour contrôler les tortues étaient novatrices. Parfois l’équipe de marionnettistes était dépassée. Il fallait de nombreux techniciens pour l’ensemble des animatroniques et s’assurer que les problèmes rencontrés ne retardent pas le tournage. Chaque acteur possédait un assistant attitré, chargé de l’aider à enfiler le costume le matin et à le retirer le soir. Il veillait également à ce que rien ne manque au cours du tournage ou apportait les restaurations nécessaires avant que les costumes ne partent à l’atelier en fin de journée56. Une fois le tournage terminé, les costumes étaient déposés à l’établi jusqu’au matin suivant.

Splinter

Un des modèles abandonnés de Splinter. Documentaire « Turtle power » (2014).

Splinter a été sculpté par Peter Brooke, qui avait déjà travaillé sur Monstres et merveilles. L’artiste explique « Mon boulot a été de construire Splinter, et cela signifiait transposer les dessins en deux dimensions d’Eastman et de Laird pour obtenir une représentation pratique du personnage ». Lui donner ce niveau de réalisme était un défi pour le Creature Shop. Mais Brooke ne se souvient pas avoir rencontré de problèmes pour Splinter. Il rajoute « Comparé aux problèmes qu’on a eu avec les tortues, Splinter c’était du gâteau »52.

Du gâteau ? Sans le moindre doute. Contrairement aux tortues, Splinter ne possédait pas de composants radiocommandés. Mieux encore, il n’était pas un costume porté par un acteur. Il s’agissait d’une marionnette. Kevin Clash, qui secondait Brian Henson au niveau des animatroniques sur le plateau, était chargé de donner vie au rat. Le marionnettiste avait déjà travaillé sur Rue Sésame avec le personnage d’Elmo. Il était assisté de deux autres marionnettistes, Ricky Boyd et Robert Tygner. Ceux-ci s’occupaient d’animer les bras du rat. Clash se plaçait dans le torse du personnage et animait sa bouche à l’aide d’une main. Contrairement aux tortues, le rat ne disposait que de très peu de matériel électronique. Pour les mouvements du visage, celui-ci était simplement relié aux ordinateurs par des câbles, ce qui ne posait aucun problème d’interférences radio2. Les bras étaient également légèrement mécanisés pour aider les deux autres marionnettistes. La caméra était toujours positionnée de manière à ne pas voir le bas du rongeur, ou les jambes de Kevin Clash en l’occurrence. Toutegois, les pattes ont bien été sculptées et utilisées lors de certaines scènes. Lorsque les techniciens rencontraient des dysfonctionnements avec les animatroniques des tortues, principalement à cause des ondes radio et les fréquences commerciales abordées ci-dessus, ils partaient s’occuper des scènes avec le rat, animé lui par des câbles, pour économiser du temps2.

Préparatifs

Plan du repaire des tortues par Roy Forge Smith. Documentaire « Turtle power » (2014).

Les décors, comme les toits de la scène finale, ont été conçus directement dans les hangars du studio de Caroline du Nord. Seules quelques très rares et pourtant inévitables prises furent réalisées à New York, à la fin de la période de tournage.

Roy Forge Smith, producteur designer, et son réalisateur artistique Gary Wissner partirent durant quatre mois à New York afin de filmer et photographier les toits des immeubles et d’autres décors. Ceux-ci serviraient dans un premier temps de modèle d’inspiration pour les reproductions dans le studio. Dans un second temps, ils servaient aussi de reconnaissance pour les scènes à venir dans la Grosse Pomme. Les deux hommes se sont également aventurés dans une vieille conduite désaffectée de Brooklyn, datant du XIXe siècle. La suivant, ils arrivèrent au niveau d’un réservoir de Central Park. Ces décors leur servirent de modèle pour reproduire les égouts du film. Ne pouvant accéder aux égouts de la ville à proprement parler, les structures du métro devenaient aussi un excellent compromis. Certains des conduits possédaient des tuyaux de différentes envergures et un décor général rappelant beaucoup les égouts57.

Le design du repaire des cinq mutants a été assuré par Roy Forge Smith. Le designer voulait quelque chose de réaliste, tant sur l’apparence que sur son « vécu ». Lui donner un aspect usé, brut, comme s’il était effectivement habité depuis de nombreuses années. Il réalisa ainsi de nombreuses recherches sur les égouts newyorkais, afin d’obtenir un résultat convainquant de son décor. Toutefois, il ne voulait pas une pièce trop simpliste. Les égouts américains sont souvent de longs couloirs sombres avec des tuyaux. 26. Le repaire en lui-même possédait un plan carré au sol, de 12 mètres de côté. Il était inspiré d’une station de pompage. Le décor a été créé totalement en fibre de verre afin de résister à l’humidité à l’intérieur du local souterrain57. Smith n’hésita pas à personnaliser la structure, en y apportant une touche quelque peu baroque et so british, avec des murs en briques, des coins sculptés…26. À cela, il ajouta un plafond voûté et beaucoup d’éléments inspirés des égouts, comme des tuyaux, des cuves. La rouille y prédominait. De même, tous les objets qui décoraient la pièce pouvaient potentiellement avoir été repêchés dans les égouts. Ils étaient en mauvais état, à l’image du vieux canapé57.

Même si les tortues possédaient des doublures pour les cascades et les scènes de combat trop techniques, les quatre comédiens principaux suivirent un entraînement aux arts martiaux de plusieurs mois à New York, visant principalement à former les acteurs au maniement de leurs armes respectives. Lorsque les acteurs arrivèrent en Caroline du Nord, ils répétèrent l’ensemble de leurs scènes, sans costumes. Cela leur permettait de mieux apprendre à se connaître et de s’approprier leur personnage. Mais c’était également un gain de temps précieux pour les techniciens, qui pouvaient ainsi préparer le tournage avec la programmation des ordinateurs7.

Répétitions

Deux semaines avant le début du tournage, les équipes de cascadeurs américains et de Hong Kong se réunirent en Caroline du Nord pour répéter les différentes scènes de combat. Tout était organisé par le coordinateur Pat E. Johnsnon. Vingt acteurs experts en arts martiaux avaient également été retenus pour revêtir la combinaison du Foot clan, dont Kenn Scott ou encore le champion du monde de Kickboxing, Dale « Sunshine » Frye58.

Scott explique dans son livre que les quatre cascadeurs choisis pour les tortues étaient de petite taille et originaires de Hong Kong. Afin de mieux s’intégrer à l’équipe, leurs noms avaient été américanisés ou abrégés. Cela donnait « Wil » (Michaelangelo – Chi Wai Chiang ?), Choi « Nam » Ip (Raphael), Yuen « Mo » Chow (Leonardo) et Tak Wai « Billy » Liu (Shredder). Le nom, ou tout du moins le pseudonyme du cascadeur originel de Donatello est inconnu. Celui-ci s’étant blessé, visiblement assez tôt, certainement lors des répétitions, il avait été remplacé au pied levé par le jeune et très prometteur Ernie Reyes Jr., âgé alors de 17 ans. L’acteur s’était déjà fait connaître dans certains films, comme Red Sonja avec Schwarzenegger. L’année suivante, il avait même bénéficié d’une promotion, devenant le livreur de pizzas Keno pour le deuxième film. Pour éviter la barrière du langage, Chun Way « Brandy » Yuen, consultant de Pat Johnson, servait d’intermédiaire entre les équipes59.

Préparation des masques des tortues. Le bandeau était moulé avec le visage. Seule partie non poncée, il était recouvert par la suite de tissu. TMNT, Toute l’histoire des Tortues Ninja (2014), p. 95.

Réaliser des cascades avec les costumes des tortues, même dépourvus de tout le matériel sophistiqué dans la carapace, était un véritable défi. En effet, les acteurs ne pouvaient voir qu’à travers des petits trous, percés entre le bandeau et le museau du masque. La vision était certainement pire que dans un casque de gladiateur ou de chevalier du Moyen Âge. Pour réaliser les cascades au mieux, à l’image du combat de Raphael sur les toits des immeubles, rapide, nerveux, dynamique et extrêmement bien chorégraphié, il fallait plusieurs heures d’entraînement aux spécialistes des arts martiaux. Les mouvements désirés devaient être précis pour obtenir une coordination optimale entre les acteurs. Afin de rajouter un petit peu de piment sur la pizza, les doublures adeptes des arts martiaux possédaient les masques des mutants sur la tête pour reproduire la mise en condition de tournage60.

Le cascadeur Paul Beahm, qui doubla Elias Koteas (Casey Jones) au cours d’une scène, revêtit à de nombreuses reprises la cagoule du Foot Clan. Il se rappelle qu’ils avaient eu quelques difficultés à se comprendre au début du projet. Un jour, accompagné d’Ernie Reyes Jr., ils emmenèrent tous les cascadeurs asiatiques dans un parc d’attraction. Totalement différent de ce qu’ils connaissaient, les visiteurs semblaient émerveillés61. De son côté, Scott les emmena dans les centre commerciaux, ou même sur la plage de Myrtle Beach, en Caroline du Sud, après les journées d’entraînement. L’acteur était surtout étonné de voir que malgré les deux mois à l’étranger, les quatre adeptes du combat n’avaient guère envie de découvrir les spécialités culinaires américaines. Ils aimaient surtout se rendre dans un restaurant chinois du nom de The Hong Kong house. Une réelle amitié s’est développée entre les cascadeurs des deux continents. À la fin du tournage, certains parlaient un petit peu anglais, comme Wil et Nam. Billy, qui jusqu’ici, traduisait les échanges entre l’anglais et le cantonais, avait clairement amélioré ses connaissances, jusqu’alors basiques62.

L’organisation des acteurs pour les ninjas Foot avait été élaborée par Pat Johnson. Le coordinateur expérimenté avait quatre hommes qualifiés par Kenn Scott « d’élites ». C’était à eux que revenait les rôles principaux à la caméra. Finalement, les vingt autres acteurs qui avaient été recrutés une semaine avant ne serviraient que de figuration pour les scènes nécessitant une masse de ninjas à l’écran. Cela avait frustré Kenn Scott, qui rêvait depuis toujours d’être sur le devant de la scène dans un film d’action. Il voyait ce tournage comme une opportunité en or. L’acteur profita des répétitions de la scène où Donatello fauche un ninja alors qu’il dévale les égouts sur son skateboard, pour s’imposer. La tortue était alors campée par l’interprète et consultant « Brandy ». Les quatre acteurs d’élite se montrèrent tous incapables de simuler une chute convaincante lors du contact avec le bâton bō. C’est alors que Scott, qui assistait à la scène, demanda à un petit interprète chinois d’interpeler Johnson et lui dire qu’il se sentait capable de simuler le coup et la chute. On n’approchait pas le grand Pat Johnson facilement. Surtout quand on n’était qu’un figurant. À sa grande surprise, il fut convié à prendre part à la répétition. Malgré une réception au sol plus que douloureuse, l’acteur avait montré une performance convaincante. Si convaincante qu’il devint le cinquième acteur d’élite de Johnson. Au cours des auditions, Scott s’était montré particulièrement doué au maniement de nombreuses armes. Cette « montée en grade » lui permit notamment d’obtenir le rôle du ninja Foot défiant Michaelangelo au nunchaku dans l’appartement d’April63.

Tournage

La pré-production a été bien plus rapide que les autres films auxquels Brian Henson était habitué à l’époque. Il se souvient qu’ « il n’y a eu qu’environ dix semaines de pré-production. Aujourd’hui c’est à peu près la règle. Mais à l’époque, tout ce qu’on réalise, désormais digitalement, devait être créé mécaniquement, et il y avait une mise en place différente pour chacun des effets visuels qu’on retrouvait à l’écran, pour chaque décor peint, pour chaque explosion sur le plateau. En ce temps-là, la pré-production prenait une place beaucoup plus importante. Pour les films comme Labyrinth ou Little shop of horrors, on a dû avoir quelque chose comme sept mois de préproduction »2. Néanmoins, les équipes ont travaillé d’arrache-pied pour que tout soit prêt dans les temps, le jour même du début du tournage, le 7 juillet 198912.

Lumière ! Moteur ! Action !!

Le tournage se déroula en Caroline du Nord durant deux mois et demi29, à raison de 6 jours hebdomadaires pour un total de 45 jours sous le feu des projecteurs34. Cela représentait 12 à 14h de travail tous les jours64. Dans certains cas, les acteurs pouvaient aller jusqu’à 17h37. Le lieu était idéal, d’une part du fait des contraintes budgétaires, mais aussi de la présence du décor des rues que nous pouvons voir dans le film. Il s’agissait d’un décor pour le film L’année du dragon (1985). Il avait totalement séduit l’équipe au cours des repérages25. Les cinq derniers jours furent consacrés aux scènes se déroulant à New York, comme Raphael poursuivant Casey Jones, afin de limiter les frais. Pendant ce temps, Mark Freedman gardait un œil sur le boxoffice américain qui voyait le mois précédent débarquer le Batman de Burton.

Sur le plateau, deux groupes de tournage s’étaient formés à la demande de Steve Barron. Initialement, le réalisateur voulait confier certaines scènes, comme les flashbacks à Brian Henson. Celles-ci nécessitaient une plus grande précision tant avec les animatroniques que l’éclairage. Avec un planning de tournage déjà très chargé, le réalisateur favorisa les scènes au ton plus sérieux. Henson se vit finalement confier des séquences plus délicates en termes de mise en scène, comme les combats.

Michelangelo Sisti et Leif Tilden simulant un coup de pied qui fait voler un Foot en arrière (été 1989)

Michelan Sisti revient sur le déroulement d’une journée normale sur le plateau. « En général, la journée de tournage d’un film commence très tôt, et pour les Tortues Ninja elle débutait encore plus tôt, car il fallait prendre en compte le temps d’habillage pour se transformer en tortue. En général, on débutait à 6 heures du matin. Un petit déjeuner rapide tout en enfilant la tenue préparatoire. Ce qui voulait dire les sous-vêtements, les jambes du costume et d’autres éléments selon les cas. Ensuite c’étaient les répétitions sur le plateau. Nos marionnettistes lisaient les lignes de textes pendant que nous organisions la mise en place avec le réalisateur, souvent en incorporant les chorégraphies des combats que nous avions apprises précédemment. Puis nous enfilions le reste du costume à l’exception de la tête et nous rejouions la scène, puis encore un fois avec la tête avant les premières véritables prises de vue »49. La première scène à être tournée était celle de l’apparition des tortues à l’écran, se dirigeant vers leur repaire après avoir sauvé April. Le couloir des égouts qui avait servi au tournage était rempli d’eau, et les acteurs s’étaient rendu compte que les combinaisons en latex glissaient. Josh Pais se souvient « cette séquence d’ouverture avait dû prendre huit ou neuf heures. Tout tombait en panne. Ces frustrations m’ont aidé à réellement trouver comment matérialiser la colère de Raphael. Je me suis inspiré de tous ces éléments pour créer ce type »20.

Peter Laird et Kevin Eastman en charmante compagnie (été 1989).

Durant les deux mois de tournage, l’équipe créatrice de Mirage Studios fut conviée sur les plateaux du studio. Kevin Eastman et Peter Laird étaient de la partie bien entendu, mais aussi Eric Talbot, Jim Lawson, Michael Dooney, Steve Lavigne, Ryan Brown. Les artistes ont pu se promener dans les rues qui avaient été montées pour le tournage du film durant quatre jours65. et rencontrer des tortues ninja plus vraies que nature. Kevin Eastman nous témoigne son émerveillement face aux costumes dans le documentaire Turtle power, principalement de nuit, croyant qu’il s’agissait de vraies tortues. Peter Laird a également adoré ces costumes et raconte « lorsque j’ai vu les tortues du film pour la première fois, j’ai été frappé par leur réalisme. Le costume n’était pas encore finalisé, les couleurs pas totalement posées, mais le figurant qui portait la combinaison bougeait et utilisait ses armes à la perfection. C’était réellement Leonardo, la tortue que j’avais créée !»17. Peter s’était rendu avec sa femme et sa fille, qui venait de naître.

Peter Laird en compagnie de sa femme et de sa fille Emily (été 1989)

Laird poursuit, admiratif, que c’était comme si les designers qui avaient travaillé sur les costumes étaient entrés dans la tête des deux créateurs et en avaient extrait exactement leur vision. Forts de leur bonne entente, Steve Barron proposa même à Eastman et Laird d’apparaître dans le film. Pas quelque chose de très visible, à l’image d’une apparition de Stan Lee dans les films de Marvel. Quelque chose de plus discret. Cette apparition semblait même improvisée en fonction du moment de la venue des deux stars sur le plateau. Subtile, elle aurait très bien pu ne pas exister. Si Laird n’était pas du genre à aimer apparaître, Eastman était tout à fait partant. Ainsi, il incarna le rôle d’un éboueur, qui, surpris par le combat de l’autre côté de la rue, abandonne ses ordures et prend la fuite. Finalement, cette apparition est très peu visible à la caméra et l’artiste est méconnaissable, fondu dans l’obscurité et trop loin du combat.

Anecdotes de tournage

Leif Tilden, Foot inconnu et Michelan Sisti (été 1989)

Afin de ne pas perdre de temps, deux équipes s’étaient formées. Steve Barron s’occupait des scènes d’expositions avec du dialogue qui nécessitaient une certaine forme de mise en scène. Brian Henson supervisait de son côté les scènes de combats, les flashbacks, ou encore des « pick-up », c’est-à-dire des rajouts ou des corrections sur des scènes déjà tournées.

Les cascadeurs sous la peau des tortues intervenaient lors des combats. Mais il fallait également introduire l’acteur principal pour le dialogue, avec son costume et tout le matériel permettant de donner vie aux animatroniques. Par exemple, dans la scène de combat dans les rues à la fin du film, lorsque Michaelangelo frappe un ninja Foot avant de s’écrier « putain qu’est-ce que j’aime être une tortue ! », le combat qui la précède est réalisé par Wil, la doublure. L’acteur Michelan Sisti prend part à la suite. Pour fluidifier la séquence, il donne malgré tout un coup au ninja face à lui, avant de s’écrier sa phrase culte66.

La tortue de l’extrême

Normalement, les tortues n’ont bénéficié que de deux acteurs. Celui des scènes d’expositions et l’expert en arts martiaux, réalisant toutes sortes de cascades. Mais l’un des quatre frères bénéficia d’un acteur supplémentaire pour une scène particulière. Et pas des moindres. Après le discours de Splinter sur la vie de ses fils sans lui, Michaelangelo partit attendre le livreur de pizzas sous une « belle nuit ». Donatello le rejoint pensif sur un skateboard. Cette scène est relativement célèbre car la doublure ne portait pas de gants. Mais il n’y a pas que ça. Ni Leif Tilden, ni Ernie Reyes Jr. ne savaient faire du skateboard. La production invita donc un expert en la matière pour réaliser la très courte scène. C’est le skateur professionnel Reginal « Reggie » Barnes qui eut l’honneur de porter le costume de Donatello. Pour des raisons inconnues, l’homme ne mit pas ses mains de tortue. Pesonne ne pensait que sa main nue serait visible à l’écran67.

« Tu dois bien faire le ménage toi hein ? »

Si les acteurs qui campaient le rôle des ninjas Foot étaient nombreux, seuls certains se démarquaient réellement ; il s’agissait des fameux acteurs « d’élite » de Pat Johnson, mentionnés précédemment Pour la scène du combat dans l’appartement d’April, Kenn Scott fit plusieurs apparitions. Il était l’un des ninjas passant par la fenêtre dans l’entrée fracassante des ninjas, mais aussi l’un de ceux qui jetèrent Raphael par la baie vitrée et qui sauta par la suite au sol. Il se rappelle que des cartons avaient d’ailleurs été aménagés au sol pour amortir la chute des acteurs. Mais son rôle le plus emblématique reste celui du ninja qui défie Michaelangelo au nunchaku. L’acteur était très habile avec ce type d’arme. Il en avait même fait une démonstration lors de son audition. Après avoir trouvé le nunchaku adéquat, à cordes et non une chaîne, il se rendit compte que la scène serait compliquée à tourner. En effet, l’équipe s’aperçut que l’arme était maniée trop rapidement pour la caméra, qui peinait à détecter les manches noirs dans un décor déjà sombre. Pour y remédier, une bande argentée fut placée sur les manches pour faciliter la prise de l’image. Un autre problème était la dextérité de Scott. Face à lui, Wil, la doublure de Michaelangelo. S’il était tout aussi doué si ce n’est plus que l’acteur américain, le costume, la carapace et surtout les mains en latex le contraignaient à s’appliquer dans ses mouvements. Cela l’empêchait de réaliser ses figures comme il en avait l’habitude. Scott raconte dans son ouvrage que ce qui rend un héros puissant au cinéma, c’est d’affronter un ennemi qu’il parvient à surpasser. Dans ce duel rendant hommage à Bruce Lee, les deux adversaires étaient du même niveau. L’équipe dut improviser quelque chose qui ne figurait pas dans le script originel. Elle eut l’idée d’apporter à Michaelangelo le bouquet final de sa démonstration, à travers une prise surréaliste : le tournoiement de son nunchaku à l’aide d’un seul doigt. Ce tour de passe-passe fut totalement improvisé, à l’aide d’une hélice fixée au bout du doigt de la tortue et actionnée à l’aide d’un câble qui passait dans son bras. Le moteur se trouvait en-dessous de la caméra qui filmait. Ainsi, la tortue pouvait surpasser son ennemi, totalement désemparé68.

« Home run ! Raphael gagne ! »

La scène de la rencontre entre Raphael et Casey Jones, à Central Park, s’est déroulée en Caroline du Nord lors des derniers jours de tournage. Après avoir enregistré toutes les scènes de combats, l’équipe se concentra sur l’ensemble des scènes se déroulant de nuit. Une fois encore, acteur (Josh Pais) et cascadeur (Nam) allaient s’alterner entre scènes d’expositions et de combats. Malheureusement, au moment où Casey frappe Raphael et l’envoit voler dans une poubelle, un accessoire du masque de la tortue s’est coincé contre le nez de la doublure. Lorsqu’il toucha le bord de la poubelle, le pauvre cascadeur hongkongais se fractura le nez. La scène ne fut tournée qu’une fois. Le sacrifice n’était donc pas vain…69. À la suite de cet incident, Kenn Scott, qui campait le rôle de ninjas Foot jusqu’ici, eut l’opportunité de remplacer le cascadeur accidenté. Ainsi, l’acteur endossa le costume de la tortue pour le reste du tournage. À savoir, sur le toit de l’appartement d’April, juste avant de se faire attaquer par les ninjas Foot. Mais aussi la scène où il sauve April dans le métro, ou encore lorsqu’il prend Casey en chasse à travers les rues et se fait renverser par un taxi. Cette dernière scène fut particulièrement délicate à tourner. En effet, la vision d’un acteur dans un costume de tortue est quasiment nulle. Il ne pouvait voir qu’au travers de deux petits trous, et le tournage était de nuit. Scott appréhendait beaucoup ce moment. Qui aimerait courir pour se faire heurter par une voiture sans même la voir ? Le taxi devait s’arrêter à un endroit précis, laissant l’acteur terminer sa cascade en se jetant sur le capot du véhicule et rouler dessus pour simuler l’impact. Finalement tout se déroula pour le mieux, la scène fut tournée trois ou quatre fois « seulement »70.

La station de métro

Le soir suivant était consacré à la scène de la station de métro. Les équipes avaient veillé à ce qu’aucun trafic n’ait lieu au cours du tournage. Pour cela, la production avait loué certains des couloirs d’une rame en construction71. Les premières scènes à être filmées étaient l’échange entre les ninjas Foot et April. Après avoir été jetée au sol, c’était au tour de Kenn Scott, alias Raphael, d’entrer en scène. La chorégraphie du bref combat a été discutée avec Pat Johnson et exécutée au cours de la soirée et une bonne partie de la nuit.

Mais les véritables défis pour cette soirée de tournage étaient encore à venir. Peut-être les pires moments du tournage pour un acteur ? Si porter ces dizaines de kilos de costumes et de sueur n’étaient pas suffisants, Scott dut également porter la doublure de Judith Hoag sur ses épaules – scène que la véritable actrice regrette de ne pas avoir tourné elle-même37. Il se faisait tard et toute l’équipe était fatiguée. Kenn Scott le premier. Porter la doublure dans le long tunnel était particulièrement éprouvant. Scott nous livre un témoignage très rare des conditions pour les acteurs de revêtir le costume dans son ouvrage. Il n’y avait pas que le poids du costume qui était contraignant. Le plus difficile était de trouver de l’air. Au bout de deux minutes, le masque ne contenait plus que du dioxyde de carbone. Il peinait à trouver sa respiration. Pour couronner le tout, le long couloir de métro était poussiéreux et rempli de particules fines nocives. L’acteur n’avait quasiment aucune visibilité devant lui à cause des petits trous de son masque et l’obscurité qui s’étendait devant lui. Il devait faire attention à ne pas trébucher tout en portant un poids considérable sur ses épaules. C’est alors qu’un métro arriva. Ils avaient tournés toute la nuit et ne s’étaient certainement pas rendus compte de l’heure. Kenn Scott eut à peine le temps de se jeter contre la paroi du tunnel pour l’éviter. Cette scène où Raphael marche dans les égouts avec April sur son dos n’a été tournée qu’en une seule prise. L’acteur a eu la peur de sa vie72.

La dernière sous un soleil ardent

« Mo », Ernie Reyes J. et Kenn Scott sous une effroyable chaleur (septembre 1989).

L’une des photographies les plus connues des coulisses de ce film est celle ci-contre. Nous y voyons « Mo », la doublure de Leonardo, accompagnée par Kenn Scott (Raphael) et Ernie Reyes Jr (Donatello).

Après les quelques jours passés à New York, l’équipe de cascadeurs fut envoyée en Caroline du Nord pour une ultime scène. Après cela, le tournage était terminé pour de bon. L’été avait été particulièrement chaud. Et même en septembre, le soleil se montrait encore cruel avec les acteurs. Le dernier jour, Ernie Reyes Jr. proposa à ses compagnons tout de vert vêtus de prendre une photo ensemble, pour rendre compte des conditions extrêmes dans lesquelles ils tournaient. Cette fatigue sur leur visage n’est pas de la comédie. Ils voulaient montrer dans quel état « pittoyable » ils se trouvaient. Ils ne regrettent rien. Mais l’expérience était très éprouvante64.

Post-production

Le tournage s’était déroulé sans encombre et prit fin en septembre 1989 (certainement la première ou la deuxième semaine). Brian Henson et son équipe avaient veillé à ce que la grande famille qui s’était formée à cette occasion ne manque de rien. L’ambiance était excellente, mais cela n’allait pas durer…48.

Montage du film et premières tensions…

Des frictions sont apparues au moment de la post-production du film. Steve Barron voulait plus de jours de tournage à New York pour retoucher certaines scènes. Pour la production, qui avait déjà fait beaucoup de concessions, cela n’était clairement pas possible. Faire des reshoots revenait non seulement à faire de nouvelles dépenses sur les journées à venir, mais aussi renoncer à celles faites et qui ne satisfaisaient pas tout à fait Barron73. Un autre problème était la vision du réalisateur. Barron avait tourné un certain nombre de scènes qui ne furent pas retenues dans la version finale du film. Elles étaient destinées à développer les personnages et leurs interractions, principalement lors du repli à Northampton. Il avait intégré une dimension mystique au film, qui n’a finalement été conservée qu’à travers la vision de Leonardo et la scène du feu où apparaît Splinter.

Brian Henson raconte « Steve Barron n’a pratiquement pas participé à la post-production. Au bout d’un moment, Steve et la Golden Harvest ne s’entendaient plus du tout. Et la monteuse était Sally Menke, qui a été débarquée du projet parce que la Golden Harvest n’aimait pas son travail »48. Elle n’était pas appréciée ? Soit. Pour l’anecdote, Menke a monté par la suite des films de Tarantino, dès Resevoir dogs en 1992. On estime d’ailleurs qu’elle est fortement à l’origine de l’aspect visuel de ces longs-métrages. Menke restant sur le film de Barron, le résultat final aurait été sans nul doute très différent. Il s’agissait de son premier film et Barron s’était montré extrêmement touché par sa sensibilité. Elle fut notamment consultée pour travailler sur la personnalité d’April O’Neil26.

Doublage

Les images prêtes, c’était le moment pour les comédiens de doublage de faire leur entrée. Les acteurs qui avaient endossé les carapaces en Caroline du Nord désiraient poursuivre, et prêter leur voix aux tortues qu’ils connaissaient à présent si bien. C’était quelque chose qui se trouvait dans l’esprit de toute l’équipe durant l’été 1989. Une manière de terminer se travail, mais aussi de montrer un peu plus son jeu d’acteur, malheureusement caché sous les masques. Steve Barron raconte que « tous les acteurs dans les costumes voulaient donner leur voix, et ça n’aurait pas été juste de ne pas leur donner une chance de le faire. Même si avec le recul, je crois que c’était logique que ça allait changer. Mais on ne le savait pas lorsque nous faisions le film. Nous n’avions pas de volontaires ou de stars […] ». Finalement, le seul comédien qui est resté pour le doublage était Josh Pais (Raphael). L’acteur avait eu la bonne idée de donner à son personnage un accent newyorkais, qui allait d’ailleurs très bien avec sa manière de bouger. C’était initialement une blague ! Mais cela lui permit de poursuivre l’expérience. Avant de trouver Brian Tochi (Leonardo), deux autres comédiens avaient été retenus, puis remerciés. Tochi n’avait pas la moindre idée de la manière dont une tortue parlait. On lui suggéra de prendre un accent de surfer.

Seul Corey Feldman (Donatello) était un comédien relativement populaire à cette époque50, notamment grâce aux films Vendredi 13 : Chapitre final (1984) ou les Goonies (1985). Il était surtout connu pour des comédies pour adolescents, comme Plein pot. Âgé alors de 18 ans, sa carrière prometteuse semblait lui monter dangereusement à la tête. Si Brian Tochi semblait être embêté par certaines choses « En dehors du fait que Corey était en retard très souvent… À part ça, tout s’est bien déroulé », Leif Tilden nous révèle une facette de Feldman bien plus dérangeante. Il explique « Corey Feldman a fait ma voix. Je suis allé le voir lors de l’avant-première et lui ai dit « Hey, je joue le personnage à qui tu as prêté la voix » et il m’a totalement ignoré. Il ne voulait pas avoir à faire à moi. C’était à peu près à l’époque où il avait été arrêté pour de la cocaïne sur le siège arrière de sa voiture décapotable ou quelque chose du genre. Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir traversé avec lui [l’allée des journalistes], entouré d’appareils photos et clamant son innocence à la cocaïne devant l’avant-première de Tortues Ninja »7.

Premières présentations et gros frissons

Promotion des ninjas

Kenn Scott (photo par Ernie Reyes Jr. (©Kenn Scott, fin 1989 ou début 1990)

Le film n’aura pas fait beaucoup de publicité avant sa sortie. Si la bande-annonce avait produit un véritable engouement, on était encore loin des shows que l’on connait aujourd’hui. La seule campagne promotionnelle avec les acteurs fut à l’occasion de la mi-temps d’un championnat de football américain à Phoenix, dans l’Arizona. Les cascadeurs des tortues étant rentrés en Chine, seuls Kenn Scott et Ernie Reyes Jr. se trouvaient aux États-Unis. Les billets d’avion leur étant offerts, les acteurs américains se rendirent à la représentation.

Ce jour-là, les deux cascadeurs se retrouvèrent pour la première fois depuis la fin du tournage. Ils mirent leurs costumes respectifs de Raphael et de Donatello et firent quelques chorégraphies. La photographie ci-contre a été prise par Ernie avec l’appareil de Kenn. Après être restés dix minutes sur le terrain, ils retournèrent au vestiaire. C’était terminé74.

Présentations privées

Une fois le film monté, l’équipe réalisa au moins deux représentations en salles, Thomas Gray à sa tête. La première voyait se réunir Eastman et Laird, leur agent Mark Freedman et quelques autres artistes de Mirage Studios comme Ryan Brown. Elle se déroula environ un mois avant la sortie officielle en salles américaines65. Ils n’avaient eu jusqu’ici qu’un bref aperçu de ce qui les attendait en visitant le plateau de tournage en Caroline du Nord. C’était l’heure de voir le résultat final sur grand écran ! Une fois la séance terminée, tous commencèrent à appréhender le long-métrage. Ils n’avaient pas la vision du public, et surtout celle des enfants. Pire encore, ils ne savaient pas quoi penser du film tant la pression était forte. Avaient-ils réellement aimé ? Et ce qu’ils avaient aimés, le serait-il aussi par le public ?

Une seconde présentation a été organisée, cette fois avec Playmates Toys. Le fabricant ne voyait pas d’un bon œil ce projet, et ce, dès que Freedman leur en avait parlé, un an et demi auparavant. Ils craignaient que ce long métrage ne sabote tout ce qui avait été réalisé jusqu’ici et que les enfants finissent par trouver les tortues ringardes. Une fois la projection terminée, Richard Sallis (président de la branche américaine) s’avança vers Freedman et lui dit « Bon… T’as merdé Freedman… »75. Ce sentiment était partagé par l’ensemble de l’équipe de Playmates qui s’était rendue à la représentation. Le film contrastait sensiblement avec l’atmosphère du dessin animé de l’époque qui dépeignait des tortues et un monde haut en couleur. Il y avait de l’humour et des enjeux légers, loin du ton sérieux et de la violence de ce qu’ils venaient de voir. Cette ambiance leur faisait craindre le pire. C’était pour cette raison qu’ils avaient choisi de ne pas s’associer à ce projet et de ne pas concevoir la moindre figurine. À ce moment, Freedman se sentit seul. La projection avec l’équipe de Mirage n’avait pas été mauvaise. Tous les invités avaient apprécié ce qu’ils avaient vu. Mais les enjeux étaient tels qu’il appréhendait la réception de son projet par le grand public. Cet avis négatif de la part de Playmates Toys, qui avait su lancer une gamme de jouets et un dessin animé attractifs, ne les rassurait guère.

L’acteur Kenn Scott parle d’une projection à New York où tous les producteurs, mais aussi Michelan Sisti, les équipes techniques et celles du Jim Henson’s Creature Shop étaient réunis. Il est fort probable qu’il s’agisse de la seconde présentation, évoquée ci-dessus76.

L’avant-première

Ticket de l’avant-première du 27 mars 1990. Documentaire « Turtle power » (2014).

Malgré ces premiers avis peu rassurants, la bande annonce avait donné une très bonne impression au public. Et pas uniquement aux enfants ! Le film semblait amusant, bien fait et novateur. Il était très attendu et sortait en plein cœur de la Turtlemania qui frappait réellement depuis maintenant plus d’une année.

Mark Freedman avait tenu à assister à l’avant-première du film, qui se tenait le mardi 27 mars 1990. Il était accompagné de sa femme Renay, prétextant qu’il fallait bien qu’il y ait une personne pour aller voir ce film. Ce projet devenait un cauchemar pour l’agent. Il avait voulu contrebalancer le Batman de Burton et craignait d’enterrer la licence qu’il était parvenu à mettre sur le devant de la scène un peu plus de deux ans auparavant. Il explique « Nous sommes arrivés une heure en avance et avons commencé à faire la queue, et il n’y avait personne d’autre. Et puis 20 ou 30 minutes plus tard, quelqu’un d’autre est arrivé, puis une autre personne, et encore une autre, et sans que je ne m’en rende compte, la file d’attente s’est étendue tout le long du trottoir. Le film est sorti partout ce week-end-là, et il a battu tous les records et là, bien sûr, Playmates a fait amende honorable »50. Il semblerait même que le public ait applaudi à l’apparition du titre sur l’écran2.

 

Réception du film

Remarquable performance aux États-Unis

Le film Teenage Mutant Ninja Turtles est sorti dans les salles américaines le vendredi 30 mars 1990. Thomas Gray explique que la date avait été retenue car ils voulaient éviter les vacances scolaires. Les fans allaient voir le film le premier et le deuxième week-end, pendant que les spectateurs lambda iraient sans doute plutôt en semaine, permettant ainsi d’avoir un flux quasi-ininterrompu dans les salles7.

Le premier week-end permit d’engranger 18,8 millions de dollars, et la première semaine se termina entre 25 et 26 millions de dollars. Il jetait à la deuxième place Pretty woman, sorti la semaine précédente. Steve Barron n’aurait jamais pensé faire de tels scores, même s’il était globalement satisfait de son film. Il espérait initialement une première semaine à sept millions7. Il confie « nous avons fait les Tortues Ninja pour les jeunes autant que pour les adultes. Ce film a un ton unique. Je crois qu’il touche notre subconscient à tous. Cela explique son triomphe… »77. À l’affiche depuis deux semaines, le film totalisait déjà 50,9 millions de dollars pour une diffusion dans 2 226 salles américaines.

Un soir, Kevin Clash se promenait dans la rue avec Jim Henson pour aller au restaurant. Les deux hommes passèrent devant un cinéma où il y avait une énorme file d’attente composée d’enfants qui allaient voir le film, déguisés ou avec des t-shirt Tortues Ninja. La salle était pleine, c’était l’hystérie. S’il s’agissait du dernier film qu’Henson produisait, décédant en mai 1990, il était ravi de voir que le succès était au rendez-vous, même auprès des plus jeunes. Ses craintes étaient en partie dissipées. Il était courant que les files d’attentes pour voir le film s’étendaient dans tout le quartier.

Le film est resté quatre semaines consécutives en première position aux États-Unis.

Tous ceux qui s’étaient moqués de Thomas Gray un an et demi auparavant, lorsqu’il s’était lancé à la recherche de financements pour le film, l’ont contacté pour le féliciter et lui proposer de faire une suite. Il leur répondit « les gars, la suite appartient à ceux qui ont crus en nous, c’est la New Line Cinema »78. Au total, le film engrangea presque 135 millions de dollars au boxoffice, soit dix fois son budget initial. Ces scores lui permirent de se hisser au rang de film indépendant le plus rentable de son époque. Nouveau record battu par les tortues ! Un film indépendant était un film qui était produit et distribué sans l’aide d’une major de poids, comme Warner Bros., 20th Century Fox ou encore Paramount. New Line Cinema n’était pas encore considéré comme tel à cette époque. Le distributeur avait même la réputation de sortir les films dont personne ne voulait. Et cela permit de découvrir de vraies pépites cinématographiques ! C’est le film « Mariage à la grecque », sorti en 2002, qui l’a détrôné de son statut remarquable79. Revanchard et fier du succès de son projet initialement si critiqué, Mark Freedman contacta Playmates Toys pour savoir comment se portaient les ventes. La réponse était sans appel, les rayons des magasins étaient tout simplement vides ! Le film était un carton en salles, mais aussi pour le portefeuille du légendaire fabricant des Tortues Ninja. Pour l’année 1990, Playmates avait vendu pour 400 millions de dollars de produits80. À ces chiffres s’ajoutent encore les centaines de millions engrangés par les ventes des divers produits dérivés comme les vêtements et autres fournitures du quotidien. Pour répondre à cette demande qui devenait de plus en plus forte, Playmates décida de créer bien plus de nouveaux personnages au cours des années suivantes.

Si Pizza Hut avait refusé de sponsoriser le film initialement, Freedman n’eut aucun mal à les faire changer d’avis avec de pareils chiffres. Ainsi, la pizzeria s’occupa de la campagne publicitaire pour la sortie de la VHS en octobre 1990 avec un budget de 20 millions de dollars.

À l’étranger, le film a réalisé 33% des recettes totales, soit 67 millions de dollars, permettant de dépasser les 200 millions de dollars au total.

Réception en France

Édition Tournon (décembre 1990)

Les magazines spécialisés dans le cinéma décernent un avis généralement favorable au film. Dans le Mad Movies #68, Marc Toullec écrit « Pas de doute, le bide retentissant d’Howard the duck a dissuadé les investisseurs. À l’opposé du canard de Georges Lucas, les Tortues Ninja n’irrite personne. Howard the duck déplaisait aux adultes de par son concept et les enfants le trouvaient trop adulte […]. Comment donner une existence véritable et live à des héros qui, en dessin animé, ne parviennent même pas à capter l’intérêt d’un adolescent pas trop con ? Tenir cette gageure tient tout simplement de l’exploit. Non seulement les Tortues Ninja impose immédiatement ses personnages sans que l’on s’interroge sur les kilos de latex qui recouvrent des comédiens transpirant à grosses gouttes, non seulement Les Tortues Ninja emprunte des sentiers encore en friche, mais, de surcroît, évite le crétinisme, la lippe baveuse des productions mongoloïdes généralement collées aux gosses […]. Il [Steve Barron] remplit plus que correctement son contrat. Rythmé, drôle, révélateur d’un certain état d’esprit américain, mignon, son film a la saveur d’une bonne pizza, le plat préféré des tortues. Vous pouvez lui préférer la salade ou le Bresson mais l’absence d’assaisonnement ne donnera pas forcément meilleur goût »47.

La réception du film est très bonne. Sortant le 12 décembre dans les salles françaises, le phénomène était encore à ses débuts en Europe. Prévoyant ce succès avec juste mesure, le magazine français des Tortues Ninja, édité par Tournon, venait d’être lancé. Les inscriptions pour le fan club s’ouvraient également en décembre. Si les mutants étaient sortis de leurs égouts à la fin de l’année 1989, c’était sur France Télévision que les ninjas se sont faits remarquer au printemps 1990. La conquête des têtes blondes (et pas que !) fut très rapide et même les journaux télévisés firent du bruit autour de cet évènement. La presse écrite était en revanche bien moins clémente avec le film. À Vincent Beaufils de conclure dans L’Express « Cela vaut de l’or, mais, à l’inverse du métal précieux, cela ne sera pas éternel. Il n’y a qu’une seule certitude avec les tortues : dans trois ans, elles auront disparu »81. Arrogance à la frenchie envers un phénomène incompris ?

Version longue

Le film, dans sa version cinéma dure au total 90 minutes. En retirant les maisons de production au début et les crédits à la fin du long-métrage, celui-ci ne fait plus que 84 minutes. Une heure et vingt-quatre minutes de tortues à l’écran.

Depuis longtemps, nous savons que des scènes supplémentaires ont été tournées. La plus connue est celle présente dans la version allemande du film, montrant Danny et April cherchant à proposer une idée de comic à une maison d’édition. Il s’agissait de quelques minutes supplémentaires proposant une conclusion au film. April veut user de son talent au dessin et Danny en a définitivement terminé avec sa vie instable. Ci-contre, une photographie avec l’acteur prêtant ses traits à l’éditeur de comics. Vous verrez sur sa table un exemplaire de Gizmo, comic créé par Michael Dooney, dessinateur chez Mirage Studios. D’autres images nous sont parvenues, tant à travers les storybords que les vignettes de cinéma qui se comptent par dizaines et qui nous en apprennent beaucoup sur ces scènes coupées. À l’occasion des 25 ans du film en France, je m’étais risqué à une petite énumération et remise en contexte de celles-ci (à retrouver par ici). L’article a un petit peu vieilli, mais permet d’avoir une idée de ce qui a été tourné.

D’après le producteur Simon Fields, il semblerait que des scènes aient été tournées pour un film allant de 100 à 120 minutes13. Cela donne donc une idée de l’ampleur des coupures. Course poursuite entre Raphael et Casey Jones, combat de Shredder avant son discours, fuite de l’appartement d’April, moments forts à Northampton… Des scènes pouvant être jugées trop sombres, ou trop de longueurs, donnant trop de pofondeur à des personnages pour un public jugé « jeune ».

Dans son livre Becoming the reel Raphael, Kenn Scott revient sur une scène jusqu’alors totalement inconnue et qui figurait bien dans le script. À la fin du film, l’acteur est crédité comme Talkative Foot #2, insinuant qu’il avait eu une scène de dialogue en plus de celles d’action. Initialement, cette scène était destinée à Tom DeWier, l’un des acteurs fétiches de Pat Johnson. Le coordinateur des cascades se tourna vers Scott, sachant que l’artiste martial désirait obtenir un rôle plus important dans le film. Et le méritait. Le ninja devait se battre conte Donatello avec un sabre, et lui dire « Je vais te transformer en soupe de tortue ! Mais avant ça, je vais t’ouvrir comme une huitre ». La tortue finirait par le mettre à terre comme les autres ennemis. Ému de voir que le rôle lui revenait, Scott voulut donner un accent asiatique à son personnage masqué, ce que Johnson désapprouva immédiatement. Sa performance à la répétition de cette scène étant bonne, les deux hommes demandèrent à Steve Barron s’il était d’accord pour effectuer le remplacement. Il tourneraient la scène dans la journée. Kenn Scott pense que la scène n’a pas été retenue non pas pour sa performance, mais plutôt pour ne pas freiner le rythme du combat. En effet, malgré quelques blagues, la séquence de bataille est relativement dense. Et seul un ninja parle de tout le film, à un moment important. Cette ligne de dialogue ne l’était pas. Après tout, Tatsu et Shredder avaient été doublés par la suite par d’autres acteurs. Il aurait pu en être de même pour Scott. L’acteur pense que cette ligne de dialogue était de trop, ce qui l’amena à être coupée en post-production82. Sa déception fut compensée ; le Foot qui s’écrie « des bisentōs, vite ! », c’était lui aussi. Et jamais Scott n’aurait cru que cela s’entendrait83.

En 2018, Kevin Eastman a fait part de son souhait de sortir un jour une version longue du film. Il soulève au passage la question d’une campagne Kickstarter84. Malheureusement, il semblerait que les pellicules soient détruites ou perdues85. Outre ce problème, il faudrait également parvenir à en obtenir les droits auprès de New Line Cinema, aujourd’hui fusionné avec Warner Bros. Il serait étonnant que cette démarche vienne du distributeur lui-même.

Une suite en discussion

Avant même la fin du tournage du film, les bruits couraient sur une potentielle suite. Le coordinateur des cascades, Pat Johnson, en avait profité pour proposer à Kenn Scott de reprendre son rôle de cascadeur pour Raphael si cela était officialisé. L’acteur avait vécu son rêve et était naturellement partant86.

Lorsque le film était en phase de post-production, les discussions devenaient plus abouties. Steve Barron déclina l’offre de renouvellement. Les tensions étaient déjà palpables. Le réalisateur regrettait de ne pas avoir une plus grande liberté dans sa vision et ses décisions. Peu après, il sortait du projet, ne terminant pas le montage34. Le réalisateur appréciait particulièrement le renouvellement. Les difficultés financières qui suivaient la production du film comme son ombre, jusqu’à la veille du tournage, avaient particulièrement agacé l’irlandais désireux de se consacrer à d’autres projets. Travailler sur un film prend environ une année et Steve Barron voulait se consacrer à d’autres projets.

Kevin Eastman et Steve Barron, réunis à l’occasion de la projection du film au Tribeca Film Festival (23 avril 2009, ©Getty Images).

Cette décision a été amèrement regrettée par Eastman et Laird qui ont adoré sa vision et son interprétation de l’univers. Laird salue son travail en disant qu’«une chose que Kevin et moi avons apprise sur l’industrie du film c’est que sauf si vous avez beaucoup d’argent pour le faire par vous-même, il faut faire des compromis. Je remercie ma bonne étoile pour nous être compris avec Steve Barron et Jim Henson, qui ont réellement respecté ce que nous avions fait et ont voulu le mettre sur l’écran »87.

Todd Langen, le second scénariste de ce film, a été rappelé pour travailler sur sa suite. Il était aidé pour cela de Kevin Eastman et de Peter Laird. La vision du duo semblait déranger la production, qui ordonna de couper tout contact avec eux. Le scénariste dut terminer lui-même son travail d’écriture88. Le mot d’ordre était de faire une suite au ton plus léger. Pour rappel, Barron avait tenu d’une poigne de fer ses idées jusqu’au bout, là où la production lui demandait de proposer une vision plus douce de son film. Une image plus colorée, moins de violence. Bref, abandonner ce caractère brut et authentique au profit d’une version édulcorée. Le réalisateur s’en est allé au cours de la post-production pour des raisons de conflits de visions. Jamais il n’aurait accepté de faire des concessions pour le deuxième film. Et jamais la production n’aurait accepté une suite dans la lignée du film précédent. Barron avait su prendre le virage avant de se retrouver face à une impasse qui l’aurait conduit au même résultat.

La décision de réaliser une suite fut prise dans les jours qui ont suivi le déferlement des spectateurs au cinéma. Avec de tels chiffres, il était impossible de passer à côté d’un Teenage Mutant Ninja Turtles II89.

Tensions judiciaires

Tout ne peut pas toujours aller bien au fond des égouts. Parfois, il arrive que la pizza soit trop cuite ou que Donatello a encore fait sauter les plombs. Mais d’autres fois, il arrive que des producteurs, directeurs et scénaristes réclament plus de trois millions de dollars aux détenteurs des droits.

À la suite du succès rencontré par le film, Steve Barron et sa maison de production Limelight avaient poursuivi Golden Harvest pour ne pas leur avoir versé de profits.

Le 15 juillet 2015, le site Hollywood Reporter rapporte que Kim Dawson et Gary Propper, les producteurs qui avaient soumis en 1988 le projet de film à Freedman, réclamaient leur part à la Warner Bros., qui avait absorbé New Line Cinema en février 2008. À ces deux producteurs, s’ajoutent également l’épouse du producteur exécutif défunt Grahm Cottle, amené sur le projet par Barron et Fields25, mais aussi les scénaristes Bobby Herbeck et Todd Langen et même Steve Barron. Ils attaquèrent tous Fortune Star Media, qui était l’entreprise née de la fermeture de la Golden Harvest et de Singel Film quelques années auparavant. Devant la cour suprême de justice de Los Angeles, tous ont déclaré que cette société avait dissimulé sciemment des comptes perçus par Warner Bros., refusant ainsi de payer les ayants droits en fonction de leurs contrats. Propper et Dawson réclamaient chacun 1,5 millions de dollars, devant toucher 10% du bénéfice net perçu par la société de cinéma pour les trois films des Tortues Ninja et des frais de production. Si Grahm Cottle s’était éteint en 1992, son contrat stipulait, d’après son épouse, qu’il toucherait 2% des profits du premier film. Elle-même en réclamait la moitié, soit 125 000$. Du côté du réalisateur Barron, celui-ci réclamait 800 000$, son contrat stipulant qu’il devrait toucher 8% des bénéfices nets du premier film. Bobby Herbeck, qui avait écrit le premier scénario, réclamait 250 000$, devant percevoir 5% des bénéfices nets du premier film. Enfin, le scénariste Todd Langen, qui avait écrit avec Barron le scénario final du premier film et celui du deuxième, a réclamé 500 000$ (2,5% des bénéfices nets du premier film et 5% du deuxième). La somme totale réclamée par les ayant droits s’élevait à 3 175 000 dollars. De son côté, il semblerait que Warner Bros. savait que Fortune Star Media dissimulait des retenues de comptes90.

Malheureusement, le 22 octobre 2015, le site Deadline rapportait que le procès n’a fait gagner aux plaignants que 400 000$. La somme étant presque dix fois inférieure à ce qui était réclamé initialement, ils comptaient ne pas en rester là et porter plainte cette fois directement contre Warner Bros.91 qui doit faire face à de nombreuses plaintes de ce genre déjà. Hélas, depuis, nous n’avons plus eu de nouvelles de ce procès.

Postérité

Le film Teenage Mutant Ninja Turtles est loin d’être vu comme un classique de son époque. Peut-être le doit-il à sa double identité. Perçu comme un film pour enfant par une partie élitiste de la critique, mais aussi comme un film sombre pour le public visé. Aujourd’hui, il est indéniable que ce long-métrage refait surface, propulsé notamment par la vague nostalgique qui frappe les enfants et adolescents du début des années 90′.

C’est surtout depuis les 30 ans des Tortues Ninja, en 2014, que le film a commencé à faire parler de lui à nouveau. De nombreux évènements ont permis de remettre sur le devant de la scène bien des univers des TMNT. Mais le film de Paramount sorti cette année-là a également beaucoup déplu, tant par son esthétique que son scénario bancal. En février 2016, NECA a très largement implanté la pièce centrale du revival nostalgique autour de ce film, en présentant la première figurine réellement fidèle au design des tortues de ce film. Les fans l’attendaient depuis des années, son aspect en a réellement ému plus d’un. C’est à travers sa gamme de figurines Q scale, converties par la suite au format 7″ que le fabricant a contribué à ramener le film sur le devant de la scène.

Conclusion

Le film des Tortues Ninja est à considérer comme un extraterrestre à part entière. Jamais plus un film autour des Tortues Ninja ne pourra être réalisé de cette manière.

L’idée de sa création est née dans l’esprit de producteurs appartenant à un univers totalement étranger aux comics et aux héros. Il s’agissait d’une époque où les TMNT n’étaient pas encore connues. Le dessin animé n’en était qu’à ses balbutiements, en discussion pour une deuxième saison. Les jouets n’étaient même pas encore sortis ! Ils ont eu du flair. Si leurs idées conduisaient ce film au rang de nanar mettant en péril la licence TMNT, ils ont su s’entourer de professionnels qui ont apporté leurs contributions de manière sincère, personnelle et surtout engagée. Thomas Gray, grand sceptique de la première heure, a redoublé d’efforts pour que ce film devienne une réalité. D’un budget de 3 millions, il en fit un film à plus de 13 millions de dollars. Avec peu d’espoir initialement, il contribua de manière décisive en faisait venir le réalisateur Steve Barron. Ce dernier eut un rôle primordial dans l’écriture, les choix, la mise en œuvre de ce film. Il a tenu à implanter sa vision et ne pas se faire dicter sa conduite par des producteurs trop frileux. En outre, c’est Barron qui eut l’idée d’amener Jim Henson et son équipe. Sans cette décision, il était fort probable que le film aurait eu un aspect bas-de-gamme avec des acteurs simplement maquillés.

Ce sont tous ces facteurs qui ont permis de mettre en œuvre un film unique. Si les premières discussions avaient eu lieu ne serait-ce que six mois plus tard, les tenants et les aboutissants n’auraient pas été les mêmes. Les exigences auraient été différentes, et l’aspect du film l’aurait été en conséquence. Ce n’est pas un hasard si Barron dut faire face à tant de pression pour édulcorer son œuvre. La Turtlemania commençait et les producteurs désiraient toucher un large public. Ce n’étaient pas les intentions initiales de Dawson et Herbeck lorsqu’ils ont rencontré Gray au restaurant. Et c’est cette même Turtlemania qui a fait du deuxième et du troisième film ce qu’ils sont : des œuvres ultra-édulcorées, à l’image non plus du comic, mais bien du dessin animé. Steve Barron le sentait et c’était la raison principale pour laquelle il ne voulut pas signer pour une suite.

Toutes ces raisons ont fait de ce film un long-métrage unique, car né alors que les Tortues Ninja n’étaient pas encore connues. Cela a permis sans nul doute aux équipes de se surpasser et de donner le meilleur d’elles-mêmes pour obtenir un résultat à la hauteur des plus grands films de leur époque. Parfois, avoir peu de moyens permet de déplacer des montagnes et de se hisser au même rang que les géants.

Remerciements

Cet article est l’aboutissement de longs mois de recherche sur un thème trop souvent abordé dans les livres de manière superficielle. Documentaires, livres… Toutes ces sources sont d’une richesse incroyable lorsqu’elles sont réorganisées et compilées. Elles forment la moelle épinière de cet article. Mais sans les interviews d’époque, bien des informations n’auraient pu être remises dans leur contexte et ont permis de donner vie à cet article.

Le film de 1990 est un chef d’œuvre à bien des égards. Écrire cet article a été une expérience passionnante, permettant à la fois de remonter le temps mais surtout de découvrir des informations jusqu’alors très peu connues. Mais je ne peux oublier également les personnes qui m’ont aidées. Merci infiniment à Hortense et JB pour leurs contributions, corrections et conseils. Enfin, merci à Max pour son point de vue sur la sociologie de nos tortues. Des études encore trop rarement faites, et qui en disent beaucoup sur les auteurs et les univers des TMNT.

Cowabunga !!

Bibliographie

Note : Les ouvrages notifiés par un « VF » indique qu’ils sont en français.

Livres

  • FARAGO A., TMNT : Toute l’histoire des Tortues Ninja, Huginn & Muninn, septembre 2014, 192 pagesVF.
  • SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, 270 pages.

Magazines et journaux

  • CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 8-11.
  • COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, David Anthony Kraft et al., Fictioneer books Ltd., 1990, 122 pages.
  • DOSSIER DE PRESSE – « Les Tortues Ninja », Tony KRANTZ et Lionel LAVAULT, 2001 Audiovisuel et Forum Distribution, 1990, 16 pagesVF.
  • IMPACT #30, Les Tortues Ninja, Cyrille Giraud, décembre 1990, p. 30-33VF.
  • L’EXPRESS, « Cowabunga ! L’invasion des tortues Ninja », BEAUFILS V., 13 décembre 1990VF.
  • LE MAGAZINE DES TORTUES NINJA, Les Tortues Ninja, le film, DUREAU C., Éditions Tournon, décembre 1990, p. 37-43VF.
  • MAD MOVIES #65, Teenage Mutant Ninja Turtles, Marc TOULLEC, mai 1990, p. 14-15VF.
  • MAD MOVIES #68, Les Tortues Ninja, Marc TOULLEC, novembre 1990, p. 12-13VF.
  • MAD MOVIES #68, Interview avec Steve Barron, Marc TOULLEC, traduction de Didier Allouch, novembre 1990, p. 14-17VF.

Sites internet

Documentaires et vidéos

  • Turtle power, The definitive history of the Teenage Mutant Ninja Turtles, ELLIOT-FISHER I., HUSSEY M., LOBB R., FauxPop Media, 2014.
  • Teenage Mutant Ninja Turtles, The toys that made us, VOLK-WEISS B., STERN T., 15 novembre 2019.
  • Teenage Mutant Ninja Turtles Movie Behind-The-Scenes Making Of Footage 1990 Film, TMNT Movie, Youtube 1er septembre 2015.
  • TMNT (1990) Rare Ending, The3ninjakids, Youtube, 19 mai 2011.

Références bibliographiques

  1. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 59.[][][]
  2. Turtle power, The definitive history of the Teenage Mutant Ninja Turtles.[][][][][][][][][][][][][][][][][][][][][][][]
  3. IMPACT #30, Les Tortues Ninja, Cyrille Giraud, décembre 1990, p. 31[][][]
  4. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, interview avec Bobby Herbeck, p. 15.[]
  5. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Tom Gray, p. 60.[]
  6. FARAGO A., TMNT : Toute l’histoire des Tortues Ninja, Huginn & Muninn, septembre 2014, p. 92.[][]
  7. COUCH A., « ‘Teenage Mutant Ninja Turtles’: Untold Story of the Movie « Every Studio in Hollywood » Rejected », The Hollywood Reporter, 2 avril 2015.[][][][][][][][][][][][][]
  8. MAD MOVIES #65, Teenage Mutant Ninja Turtles, Marc TOULLEC, mai 1990, p. 14[]
  9. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Bobby Herbeck, p. 17.[][]
  10. CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 8.[][]
  11. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Tom Gray, p. 62.[]
  12. IMPACT #30, Les Tortues Ninja, Cyrille Giraud, décembre 1990, p. 32[][]
  13. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Simon Fields, p. 59[][][]
  14. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Simon Fields, p. 56.[]
  15. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Tom Gray, p. 63.[][][][]
  16. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Bobby Herbeck, p. 17-19.[][][]
  17. IMPACT #30, Les Tortues Ninja, Cyrille Giraud, décembre 1990, p. 32[][][][]
  18. MAD MOVIES #68, Interview avec Steve Barron, Marc TOULLEC, traduction de Didier Allouch, novembre 1990, p. 16[][]
  19. FARAGO A., TMNT : Toute l’histoire des Tortues Ninja, Huginn & Muninn, septembre 2014, p. 92-93.[]
  20. COUCH A., « ‘Teenage Mutant Ninja Turtles’: Untold Story of the Movie « Every Studio in Hollywood » Rejected », The Hollywood Reporter, 2 avril 2015.[][][][][][]
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  22. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Bobby Herbeck, p. 20-21.[]
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  27. FARAGO A., TMNT : Toute l’histoire des Tortues Ninja, Huginn & Muninn, septembre 2014, p. 93-94.[]
  28. CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 11.[]
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  32. FARAGO A., TMNT : Toute l’histoire des Tortues Ninja, Huginn & Muninn, septembre 2014, p. 94.[][][]
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  36. COUCH A., « ‘Teenage Mutant Ninja Turtles’: Untold Story of the Movie « Every Studio in Hollywood » Rejected », The Hollywood Reporter, 2 avril 2015.[][]
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  38. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 62-66.[]
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  42. DOSSIER DE PRESSE – « Les Tortues Ninja », Tony KRANTZ et Lionel LAVAULT, 2001 Audiovisuel et Forum Distribution, 1990, p. 7[]
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  51. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 72-73.[][]
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  57. LE MAGAZINE DES TORTUES NINJA, Les Tortues Ninja, le film, DUREAU C., Éditions Tournon, décembre 1990, p. 41.[][][]
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  61. COMICS INTERVIEW SUPER SPECIAL, Teenage Mutant Ninja Turtles, Interview avec Paul Beahm, p. 37.[]
  62. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 90-92.[]
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  66. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 98.[]
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  68. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 111-112.[]
  69. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 121.[]
  70. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 125-128.[]
  71. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 2.[]
  72. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 129-132.[]
  73. CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 9.[]
  74. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 151-152.[]
  75. Teenage Mutant Ninja Turtles, The toys that made us, VOLK-WEISS B., STERN T., 15 novembre 2019.[]
  76. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 145-150.[]
  77. LE MAGAZINE DES TORTUES NINJA, Les Tortues Ninja, le film, DUREAU C., Éditions Tournon, décembre 1990, p. 37-38.[]
  78. Turtle power, The definitive history of the Teenage Mutant Ninja Turtles.[]
  79. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 155.[]
  80. LAZZERESCHI C., « Rapid-Paced Turtle Sales Starting to Slow Down : Toys: Rival manufacturers see a cooling of the ‘Ninja’ fad as a chance to regain a larger share of the market« , Los Angeles Time, 23 décembe 1991.[]
  81. L’EXPRESS, « Cowabunga ! L’invasion des tortues Ninja », BEAUFILS V., 13 décembre 1990.[]
  82. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 112-117.[]
  83. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 148.[]
  84. EASTMAN K., A propos des scènes coupées du film, Facebook, 31 mars 2018.[]
  85. STITCHER, Special episode – Kevin Eastman Interview, Stitcher.com, 11 juillet 2018.[]
  86. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 134.[]
  87. CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 8.[]
  88. CINEFANTASTIQUE, The mutant ninja turtles movie mutiny, Dale Kutzera, avril 1993, p. 11.[]
  89. SCOTT K., Teenage Ninja to Mutant Turtle, becoming the reel Raphael, Funk Comunication Technologies INC., 2019, p. 157.[]
  90. SIEGEMUND-BROKA A., « ‘Teenage Mutant Ninja Turtles’ Filmmakers Claim They’re Owed $3M in Profits Lawsuit », The Hollywood Reporter, 15 juillet 2015.[]
  91. PEDERSON E., « ‘Teenage Mutant Ninja Turtles’ Team Wants Warner Bros To Pay Up For 1990s Trilogy« , Deadline, 22 octobre 2015.[]

3 réflexions au sujet de « Tout savoir sur le film Tortues Ninja de 1990 »

  1. L’article de référence pour tout savoir sur les coulisses du film. Avec la rigueur et les références, quel travail !!
    Merci à toi !!

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