Par où tout a commencé (1982-1984)

Tout commença quand un jeune garçon, nommé Kevin Eastman dessina une tortue avec des nunchakus accrochés aux bras

Remontons le temps d’une dizaine d’années avant la conception des tortues, pour resituer le contexte de cette époque.
 
Les années 70′ marquèrent le début d’une nouvelle ère pour les comics de héros connus du monde entier. S’ils existaient déjà depuis quelques années (voire dizaines d’années pour certains) ces justiciers se firent connaître notamment durant cette décennie. Nous sommes à une époque où les jeunes cherchaient de nouvelles racines identitaires, un peu comme l’avaient fait leurs parents. C’était une période marquée par les idées nouvelles, les premiers pas de technologies futuristes. Mais aussi la Guerre Froide qui battait son plein. C’est dans ce contexte que les premières boutiques de comics firent irruption un peu partout dans les grandes villes américaines.
 

Une rencontre inattendue

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Kevin Eastman et Peter Laird – 1986 (source)

Peter Laird vivait de ses dessins qu’il vendait une dizaine de dollars depuis 1980 pour un petit journal local du nom de Scat.
Kevin Eastman, simple livreur de pizzas, avait suivit des études d’arts. Il découvrit en 1982 les dessins de cet auteur encore méconnu dans un magazine Scat abandonné dans un bus. Cela faisait déjà de nombreuses années qu’Eastman cherchait à percer dans le monde du comic et voyait là une opportunité en or. Il contacta l’éditeur et lui envoya quelques unes de ses œuvres dans l’espoir d’être également un jour publié. Mais ce qu’il gagnât ce jour-là était bien plus précieux. Son style ressemblant beaucoup à celui de Peter Laird, on lui donna son adresse professionnelle pour commencer une correspondance.
Eastman s’empressa alors de lui écrire dans l’espoir un jour, d’une éventuelle rencontre. « Un des types de Scat lui donna mon adresse et il m’écrivit une lettre très sympa. Je lui répondit « Oui, viens, on va parler et se montrer nos œuvres d’art ! » raconte Peter Laird1.

Leur première rencontre se fit en 1982 à Northampton, dans le Massachusetts. Il suffit pour Kevin Eastman de rentrer chez Laird pour être immédiatement conquis. À l’entrée se trouvait une planche de comics de « The Losers » dessinée par Jack Kirby. C’était la première fois que le jeune homme voyait un original du dessinateur qui n’était autre que son idole. Curieusement, c’était également celui de Peter Laird depuis fort longtemps. Il n’en fallait pas plus pour que les deux dessinateurs ne deviennent de grands amis. Ils avaient comme point commun d’adorer les comics, et les univers fantastiques.

Laird et sa fiancée Jeannine Atkins déménagèrent à cette époque pour Dover (Maine) afin qu’elle puisse faire une école supérieure. Eastman quant à lui travaillait et habitait à Ogunquit à quelques dizaines de kilomètres de chez son nouvel ami. Ils échangeaient alors beaucoup par courriers, ou parfois se rendaient visite. Outre avoir les mêmes goûts artistiques, les mêmes idoles, un style de dessin similaire, les deux artistes avaient les mêmes rêves. Il était donc peut-être temps de passer à l’étape supérieure.
Triceraton Peter Laird 1983Au cours d’un dîner dans une pizzeria de Wells les deux nouveaux amis voulurent choisir un nom pour ce qui allait devenir leur petite boîte personnelle de création de comics. Entre une douzaine de noms, celui qui fut retenu était Mirage Studios. Un nom qui s’adaptait bien à leur situation, car il ne s’agissait pas d’un établissement à proprement parler. Chacun travaillait de son côté dans son bureau, quoi que celui de la maison de Laird semblait être le lieu principal.

Le colocataire avec qui Laird et son épouse partageaient l’appartement dut s’en aller. C’était l’occasion rêvée pour proposer à Eastman de prendre sa place et d’habiter un temps ensemble. C’était l’idéal pour favoriser leurs conceptions artistiques !
À cette époque, Eastman et Laird avaient créé l’histoire d’un petit robot extraterrestre du nom de Fugitoid. Ils essayaient de vendre ce comic, sous forme de back-up en plusieurs parties pour des magazines. Aucun éditeur n’acceptait le projet2. Ils avaient tirés eux-même le premier numéro à 150 exemplaires.

Au moment de créer les Tortues Ninja en novembre 1983, le duo d’artistes était sur l’écriture du troisième numéro. Le Fugitoid n’était d’ailleurs pas le seul personnage à avoir été créé avant les tortues. Le robot devait faire face aux triceraton, autres personnages emblématiques de l’univers des Tortues Ninja. Celui ci-dessus, arborant le logo initial de Mirage Studios, date de 1983.

« Ninja Turtles »? « Non, nous l’appellerons Teenage Mutant Ninja Turtles »!

La légende veut que la naissance des Tortues Ninja commença au cours d’une soirée ennuyeuse de la mi-novembre 1983, où il n’y avait strictement rien à la télévision, des programmes muets sans intérêts, de nombreux reportages, et des publicités pour des voyages dans des pays tropicaux.
C’était une soirée où le vent froid et sec soufflait. Eastman et Laird avaient l’habitude durant ces moment de faire des duels de croquis. Peut-être que ces heures de programmes ennuyeux à la télévision les avaient fatigués, car l’un d’eux proposa alors une idée complètement farfelue… ou plutôt géniale !

Alors que Laird subissait le programme télévisé, doucement, Eastman saisit une feuille et un crayon. Ni l’un ni l’autre n’aurait pu imaginer que ce qui allait suivre changerait leur vie. Quelque chose qui en quelques années allait être reconnu internationalement, qui leur ferait gagner des millions sur divers supports médiatiques, et produire une masse de produits dérivés. Du jamais vue auparavant. C’était un concept ridicule, qui allait pourtant un jour transformer leur entreprise Mirage Studio en une entreprise accueillant de nouveaux dessinateurs de comics en pleine croissance, et transformer ces quatre mots, en quelque chose de familier :

Teenage – Mutant – Ninja – Turtles

Laird, qui n’avait que 31 ans à cette époque explique « tout commença quand un jeune garçon, nommé Kevin Eastman dessina une tortue avec des nunchakus accrochés aux bras ». Eastman, qui quant à lui n’avait que 21 ans renchérit

On l’appellera « Ninja Turtle ». Et nous avons tous deux rigolé. C’est alors que Pete se mit à en dessiner une aussi. Nous nous sommes alors exclamé « mais pourquoi pas quatre ?! ». Alors j’ai dessiné les autres, et ai présenté le dessin à Pete, en lui disant « Ninja Turtles ». Il prit le dessin et me dit « Non. « Teenage Mutant Ninja Turtles ». Et nous avons rit de nouveau

Amateur de Bruce Lee et de films d’arts martiaux, Eastman avait représenté une tortue humanoïde, trapue, avec un masque et tenant un nunchaku (image ci-dessus). Les deux amis trouvèrent l’idée amusante, car complètement absurde et paradoxale. Ils avaient d’un côté un mélange entre un reptile réputé pour sa lenteur avec sa lourde carapace sur le dos et de l’autre un ninja, rapide et furtif.

Kevin raconte en rigolant qu’il en avait dessiné quatre dans une posture dynamique pour faire mieux que son ami Peter (photo ci-dessous). L’ajout au titre « Teenage Mutant » par Peter Laird devait donner un rythme plus loufoque et sympathique à leur création. Ils voulurent alors se lancer dans une histoire qui allait raconter les origines de ces tortues. Leur donner réellement vie.
Chaque tortue allait être spécialisée dans le maniement d’une arme différente. Eastman et Laird ne cachent pas que leur travail s’inspirait des œuvres des géants Frank Miller et Jack Kirby notamment. L’histoire qu’ils imaginaient pour leur comic était avant tout une parodie rendant hommage aux univers qu’ils affectionnaient tous deux, comme celui de Dardevil ou encore X-Men. Mais au-delà c’était également une sorte d’état des lieux du comic-book de l’époque.

Peter Laird pensait qu’ils seraient les seuls à apprécier cette idée folle. Jamais il n’aurait imaginé qu’elle apporterait le sourire et la passion à des millions de fans de Tortues Ninja, de tout âge, quelques années plus tard à travers le monde.

Dessin Kevin Eastman Peter Laird 1983 Tortues Ninja TMNTIl ne leur restait plus qu’à produire le fruit de leur travail. Un point particulièrement génial entre ces deux dessinateurs était leur totale complémentarité.
Peter Laird était à l’aise au dessins et savait donner le bon trait à son œuvre, le détaillant sans le surcharger. Il aimait principalement travailler le dynamisme des scènes. Kevin Eastman quant à lui était celui qui encrait principalement les dessins. Il a toutefois dessiné aussi quelques pages. Laird reconnait qu’il ne savait pas faire un tel travail. Eastman raconte « Peter ne peignait pas beaucoup. La plupart du temps, il faisait les traits et des détails incroyables. […] Nous avons alors décidé que nous allions tous les deux participer à chacune des pages avec le dessin au crayon, l’encrage ou autre […] de manière à ce que l’on ne voie pas où j’avais terminé et où il avait commencé et inversement ».

Le duo artistique mit environ deux mois et demi pour écrire et dessiner cette aventure. Mais ils n’étaient pas complémentaires uniquement sur la manière de dessiner. Comme nous le rappelle Richard Rosenbaum (auteur de Raise some shell) dans le documentaire Turtle Power, Kevin Eastman est quelqu’un d’extraverti, intéressé par l’action et le combat. Peter Laird est à l’opposé plutôt introverti et discret, s’intéressant aux côtés complexes et intellectuels du développement de l’histoire.
Cette histoire allait sortir au printemps suivant sous forme d’un comic d’une quarantaine de pages en noir et blanc. Laird participa partiellement à son financement, et Eastman y injecta 500$ venant d’un remboursement d’IRS. L’oncle d’Eastman, Quentin, leur fit un prêt de 1 000$.
Le comic a été entièrement écrit, dessiné et encré par les deux artistes qui luttaient tant bien que mal pour relever ce défi. Ils dessinaient tous deux dans leur petite cuisine de la maison louée de Dover. La première page n’est composée que de trois couleurs, rouge, noir et blanc. L’intérieur, traditionnellement coloré d’un comic, avait été remplacé par un encrage noir appuyé, imprimé sur un simple papier journal. La solution de l’économie avait été préférée face à un budget relativement serré et déjà épuisé. L’une des principales dépenses avait été sur le papier utilisé pour le dessin, nommé Duo shade, c’était un papier qu’Eastman et Laird affectionnaient particulièrement et embelissait leur travail de manière remarquable. D’ailleurs, lorsque la production de ce papier cessa, au début du XXIe siècle, Eastman s’empressa d’acheter les derniers stocks !
3 000 exemplaires avaient été commandés à un imprimeur de Nothampton. Le contenu de ce numéro était deux fois plus long que les comics traditionnels de l’époque. De même, les dimensions de la bande-dessinée sont légèrement supérieures. Kevin explique « L’imprimeur chez qui nous avions emmené nos planches ne connaissait absolument rien en comics. Nous lui avons alors montré un magazine pour lui donner une idée, et il nous l’a imprimé sous ce format ». Mais finalement, cette différence était sa force, car ce premier numéro ne ressemblait en rien à ce qui se faisait à l’époque. En le voyant, il était difficile de croise qu’il sortait d’un petit imprimeur. Le travail était très soigné.
Il semblerait que Kevin ait contacté l’imprimeur à partir du lundi 2 avril 1984. L’impression était prête le lundi 16 avril. Détail intéressant, Peter Laird a révélé avoir retrouvé en 2013 une lettre écrite à son frère début 1984, où il lui expliquait que l’imprimeur avait réalisé un surplus de 275 exemplaires, gratuitement, et qui ont donc profité aux deux artistes. La première édition du premier numéro fut donc tirée à 3 275 exemplaires3.

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Couverture du premier numéro des Tortues Ninja, sorti le 5 mai 1984.

Le tout premier numéro a été vendu le 5 mai 1984 au cours d’une convention de comics à Portsmouth (New Hampshire). Les Tortues Ninja étaient nées ! Eastman et Laird lancèrent à cette occasion un appel dans le journal United Press International, qui pour des raisons inconnues, a publié un résumé de l’histoire dans tout le pays.
Le tirage des trois mille exemplaires s’est écoulé plus vite qu’ils ne l’auraient espérés, notamment grâce à la vente par correspondance. Bientôt, lecteurs et distributeurs demandaient aux deux amis quand sortirait la suite de leur aventure…

Une suite ?? Ce qui aurait dû être à l’origine une simple parodie de leurs comics préférés avait du potentiel. Les deux dessinateurs commençaient à envisager une suite à ce numéro unique. Une suite qui mettrait en avant de nouveaux personnages et de nouveaux horizons. Laird raconte ironiquement « On me demande souvent pourquoi nous avions tué l’ennemi principal dès le premier numéro. Ça ne fait pas de sens! C’est parce que nous n’avions pas prévu de faire un second numéro. Ça a été fait pour nous amuser et par notre passion pour les comics. Nous n’avions pas prévu d’aller au-delà d’un comics décent de 40 pages ».
La dernière phrase de Laird résume parfaitement l’idée des Tortues Ninja au cours du premier semestre de 1984. Les deux amis voulaient faire une histoire qui les amusait et qui se rapprochait au mieux de ce qu’ils pouvaient acheter en comics shops. Une belle manière de faire un pied-de-nez à ces diteurs qui ne voulaient pas de leur travail. Seulement, le pied-de-nez avait un petit peu trop bien fonctionné.

Ainsi, devant ce succès inattendu, Eastman et Laird se jetèrent sur leurs crayons, pour sortir un second numéro en octobre 1984 afin d’approfondir l’histoire de leurs personnages. Ils avaient là l’opportunité de réaliser leur rêve : vivre de leurs propres œuvres. La machine est lancée, et plus rien n’arrêtera les Tortues Ninja à partir de ce jour, et ce jusqu’à aujourd’hui …

Bibliographie

Documentaires et vidéos

Références bibliographiques

  1. Turtle power, The definitive history of the Teenage Mutant Ninja Turtles.[]
  2. TMNT Micro-Series : Fugitoid, Mirage Studios, 1985[]
  3. LAIRD Peter, « An interesting, long-forgotten fact », in Peter Laird’s TMNT blog, 9 juillet 2013[]

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